Est-ce ainsi que les hommes meurent ?

© Didier Karkel
Michon aime la conversation
des trépassés
qui lui disent ce qu’il est, mais il a peur de la mort comme tous les
hommes. Elle fait l’objet d’un traitement de faveur dans une œuvre comme
Vies minuscules où elle est cet instant triomphal qui importe
peut-être plus que le récit des existences qui y conduisent.
Elle est violente et révélatrice dans Abbés ou Mythologies
d’hiver et se confond avec la littérature dans Corps du roi.
On l’appelle, on la redoute, on l’accepte, on écrit ou on parle
pour la repousser, on la contemple, on l’imagine. Elle est une et plurielle,
banale ou parfaite, effrayante et belle.
« Un très grand émoi peu
dicible » (Vies minuscules, p.206).
Quand les personnages de Vies minuscules passent de la vie au trépas,
qu’ils doivent « en découdre avec l’essentiel »,
on croit entendre les grandes orgues, leur visage reçoit une lumière
particulière et la nature parfois offre un écrin lyrique à leur
dernière heure (morts de l’abbé Bandy, de Fiéfié Décembre
ou de la petite morte). Quelle est cette auréole qu’arborent ces
saints douteux et qui s’oppose aux circonstances ordinaires voire sordides
de leur décès ? La question se rapproche, sans doute,
de celle que se pose le narrateur à propos des morts d’enfants : « (…)
quel était ce respect soudain dont, hier infimes, ils bénéficiaient
(…) » (Vies minuscules, p.192). Ce chrême que reçoivent
ceux qui viennent de mourir est la marque du caractère édifiant
de leur vie. La nature glorieuse accueille alors en son sein l’être
qui disparaît d’entre les hommes et la communion a lieu : « (…)
la chair se retira de l’été, quelque chose plus étroitement
se lia à l’été (…) » (Vies minuscules,
p.200). Arbres et ciel sont le plus souvent les témoins de cette
cérémonie : « (…) ma mère se
mourait à l’hôpital de la petite ville de G. Il y avait
des arbres énormes par sa fenêtre, une muraille de feuilles ».
(Corps du roi, p.71). « Ensemble ils allèrent en terre
sous un ciel en fuite (…) » (Vies minuscules, p.55).
Il est une autre forme d’éblouissement qui accompagne l’ultime
instant et qui prend la forme d’une révélation : « (…)
tout a pris sens, il est retombé mort ». (Vies minuscules,
p.176). « (…) elle voit à côté de celles-ci
le vrai, dépouillé de signes. Toutes choses sont muables
et proches de l’incertain ». (Abbés, p.52). Cette vérité dernière
peut aussi être doute.
Si l’on est toujours seul au moment de sa mort, les personnages de
Vies minuscules le sont plus encore : Fiéfié étalé dans
les ronces, Toussaint Peluchet englouti au fond d’un puits, André Dufourneau
invisible au cœur des ténèbres africaines ou Georges Bandy
tombé dans la forêt. C’est aussi cette solitude qui fait
de leur vie et de leur mort un modèle.
Mais la mort n’a pas toujours le même éclairage : « (…)
dans l’hiver triste, quand la mort est banale, nue, de peu de
goût
(…) » (Vies minuscules, p.28). Elle est aussi synonyme de
pourriture, d’abandon, d’indifférence et « sent
la poussière, le biberon rance » (Corps du roi, p.43).
Elle peut être simple et peu glorieuse, c’est ce que voient le
père Foucault dans Vies minuscules ou Èble dans Abbés.
Quant à Eugène, il meurt « comme un
chien » (Vies
minuscules, p.71).
Les mots
et les morts
On parle, on imagine, on se souvient pour rendre la mort moins définitive.
Elise, la grand-mère maternelle des Vies minuscules raconte pour
combler le vide de l’absence. On « veut croire »,
qu’à l’instant essentiel, un souvenir lumineux sau-ve la tristesse
abyssale d’une « mort de chien ».
Mais les mots ou la littérature peuvent être à l’inverse
des armes mortelles. André Dufourneau ne meurt-il pas d’avoir
prononcé cette phrase : « J’y deviendrai
riche, ou y mourrai » ? (Vies minuscules,
p.24). Phrase qui trouve son pendant dans la vie du père
Foucault, illettré,
qui préfère affronter la mort plutôt que les
mots : « Il
resterait ici, et en mourrait ». (Vies minuscules, p.130).
Derrière les mots se cache donc « la Marâtre »,
c’est ce que découvre Muhamad Ibn Manglî en fin de
parcours : « Il
comprit que ce n’était pas tout à fait du gerfaut
qu’il parlait, c’était de la mort ». (Corps du
roi, p.53).
La littérature peut être fatale à celui qui aspire
au Sublime : « (…) pour qui fait l’ange, ça
tourne mal en général (…) » (Corps du roi, p.67).
Cette « perfection de la mort » à laquelle
aspire le père Foucault et qui terrifie le narrateur dans Vies
minuscules, c’est aussi la littérature parfaite, « le
texte qui tue » dont on peut mourir : « L’artiste
parfait meurt de la beauté de son chant ». (Corps
du roi, p.45).
On la contemple aussi cette mort à travers les mots que l’on récite
ou que l’on enfante en écrivant et les poèmes sont des
prières. La poésie embrasse les deux mondes, vous terrasse
et vous relève : « Les poèmes peuvent
avoir cet effet, ils peuvent servir à ça, tenir dans le
même coup d’œil le Big Bang et le Jugement dernier, et tout ce
qui arrive entre les deux […] bouleverser les hommes en les douant fugacement
de cette double vue ». (Corps du roi, p.74-75).
Michon le vivant accouple des mots en équilibre fragile pour parler
des morts dont l’image apparaîtra dans le miracle de la phrase
achevée. Il sait que seule la quête d’une langue inaccessible
permet de les convoquer. Mais face à l’imperfection du verbe humain,
il doute d’y parvenir : « (…) ce n’est
pas ainsi que s’expriment les morts quand ils ont des ailes (…) » (Vies
minuscules, p.206), alors que le verbiage d’un oiseau est capable de
suggérer l’éternité (« Mort de l’abbé Bandy »).
Tous ces personnages que Michon interroge dans ses œuvres, en offrant
la substance de leur vie sur l’autel de ses pages, nous parlent,
et l’auteur décrypte pour nous le message de leur existence à travers
leurs actes définitifs, leurs écrits, ou cherche à percer
l’au-delà du regard sur une photo, le secret de « (…) ces
yeux requis au loin par on ne savait quoi (…) » (Vies minuscules,
p.26).
Pour Michon, le dernier geste d’un être justifie sa vie. Il présente
donc des raccourcis de vies pour arriver au plus vite à l’essentiel,
l’instant où l’homme découvre sa vérité qu’il
ne peut plus révéler à personne. C’est cette vérité que
Pierre Michon veut transmettre tel « un salut fraternel
aux mânes des grands morts ».
Christian Casaubon