Le soleil et les ombres

Sur l'oeuvre de François Maspero

Même si l’auteur prétend que c’est parce que les premiers articles de presse disaient que ses livres étaient écrits en noir et blanc qu’il y a introduit le soleil, on ne peut qu’être frappé par l’attrait que celui-ci semble exercer sur les personnages, les sensations qui lui sont associées et son rôle de témoin. La lumière qui se dégage des écrits de Maspero est d’autant plus intense qu’elle s’arrache aux ombres et naît aussi en partie de celles-ci : « Ceux qui aiment vraiment le soleil savent l’attendre dans la fraîcheur des sources. » (Le Figuier, p. 255). C’est bien le contraste qui importe. Il faut avoir connu l’obscurité pour goûter pleinement le « merveilleux soleil ».
Mais les soleils sont multiples et ne brillent pas pour tout le monde au même moment. Il y a celui qu’on a regardé en face, étant enfant, qui conditionne nos rêves, le plus fort, le plus beau, qu’on ne doit jamais se laisser voler, ce soleil particulier qui peut faire de vous un être « un peu ailleurs », en éternel transit ; ceux qui éclairent les jours de notre vie mais aussi notre vie de tous les jours, auréolent le souvenir d’êtres aimés ; et tous ceux qui ne sont pas pour nous : « Les soleils, dit Sarah, les soleils, ils ne sont pas pour toi. » (Le Figuier, p. 82).

Le soleil d’avant le déluge.

Il y a, chez certains personnages de Maspero (chez nous tous ?), à un moment donné de l’existence, quelque chose qui se fige ou se brise. Lise se sent « princesse déchue d’un royaume disparu » (Le Temps des Italiens, p. 90), pour Luc, « quelque chose d’irrémédiable s’est cassé en lui » (Le Sourire du chat, p. 287), Felipe Gral n’est plus le même : « quelque chose en moi s’était gelé et m’avait rendu différent » (Le Figuier, p. 224).
Cette brisure peut être comprise comme la perte du soleil originel, symbole d’une forme de bonheur, auquel Maspero refuse de renoncer : « Bien sûr, j’aurais dû savoir que, comme l’écrivait ironiquement Romain Gary au soir de sa vie, le bonheur, tout le monde sait ça, c’est seulement de la propagande communiste. Tout le monde ? Moi, je ne veux toujours pas le savoir. » (Les Abeilles et la guêpe, p. 127). « Un bonheur rêvé ou réel ? » s’interroge Alberto, dans La Plage noire (p. 55), peu importe puisqu’il y a cru. Un bonheur encore possible : « Le soleil perce la brume, monte au-dessus de la mer, et la peau d’Alberto frissonne reconnaissante. Il se dit qu’il est peut-être encore temps d’être heureux. » (La Plage noire, p. 20).
L’amour immodéré du Chat pour le soleil, que l’on perçoit, en particulier, quand l’adolescent s’accoude aux balustrades du Luxembourg pour l’observer se coucher, ou celui de Felipe Gral qui s’extasie jusqu’à sa mort sur sa beauté, ressemble à une quête éperdue, une course vers la lumière qui est appel, consolation et jouissance, mais surtout pas leurre. Dans Le Temps des Italiens, Lise convalescente, au sortir de sa chimiothérapie, regarde Paris, goûte comme jamais le soleil à travers un jet d’eau, les pierres dorées des vieilles cours, mais tout se passe comme si la clarté s’imposait à ses yeux pour mieux faire ressortir les taches d’ombre des rues et du métro où règnent le « luxe insolent » et l’indifférence des passants envers les « gens abîmés ».
Quant au soleil de la mémoire, c‘est un songe de photographie qui emprisonne et fixe une attitude, une ultime image, dans une luminosité éternelle : le Chat « pris dans une résille de poussières d’or qui dansent au soleil » (Le Sourire du chat, p. 104), Antoine disparu « dans les jeux du soleil et du vent » (Le Sourire du chat, p. 229). Il se décline en une palette chromatique des plus étendues : « rayon d’or clair dilué éclairant les pierres noires » (Le Figuier, p. 17). Le souvenir est à jamais associé à la lumière de l’instant.
Assurément les racines méditerranéennes de l’auteur ne sont pas étrangères à cette fascination pour l’astre du jour. Est-ce un hasard si Maspero et ses personnages se retrouvent souvent sous des latitudes ensoleillées ? (Amérique latine, Algérie, Côte d’Azur…)
Mais cet amour n’est pas uniquement sensoriel, il s’explique aussi par tout ce que l’auteur met de charge symbolique dans le soleil, tout ce qu’il pressent dans cette lumière : la joie, la liberté, et tout l’insaisissable, l’inexprimable. « Après tout, j’ai eu une adolescence heureuse. Pierrot lunaire, oui, mais amoureux du soleil. De tout ce qu’il y a d’impalpable dans un rayon de soleil. Des danses de la lumière. » (Les Abeilles et la guêpe, p. 127). Aussi ne doit-on pas passer à côté de ce soleil-là, car il y a ceux qui le voient et tous ceux qui doivent encore apprendre à vivre avant de le découvrir, qui ne le remarquent pas, qui avancent dans l’existence, aveugles au bonheur. C’est le cas de Manuel Bixio, dans Le Figuier, à qui pourtant Felipe Gral a offert le Cantique du Soleil et qui n’aura droit aux soleils que dessine sa fille qu’après une longue quête où il sera confronté à sa peur, à ses doutes. Alors, enfin il pourra « faire rentrer le soleil dans la vieille maison » de Corse (p. 380).

Ailleurs, avec les ombres.

« À quel moment commence-t-on à ne plus être un simple spectateur de la mort ? » se demande le Chat (Le Sourire du chat, p. 267). Quand son ombre vient modifier la luminosité des jours heureux d’une existence « d’avant », pourrait-on lui répondre. À la disparition brutale des êtres chers, Lise, Manuel Bixio et le Chat découvrent les deux temps de la vie ; celui souterrain, inaltérable, de l’inexorable marche de l’univers, et celui de leur horloge intérieure qui se brise, se fige, temporairement ou définitivement sous les coups du destin.
Ces enfants, conscients que quelque chose s’est cassé en eux, se surprennent cependant à continuer à jouer, à rire, comme tous les enfants du monde : « … c’était toujours la même vie et ce n’était plus le même soleil et la même lumière. » (Le Figuier, p. 37), « C’est formidable, pense Luc : il peut savoir que quelque chose d’irrémédiable s’est cassé en lui, que rien ne marchera plus jamais comme avant. Et pourtant rien n’est changé. Il n’y a pas vraiment d’avant et d’après. » (Le Sourire du chat, p. 287). Alors il faut vivre avec sa « famille d’ombres », mais il est des morts avec lesquels il n’y a pas de petits arrangements : Délia, l’amour mort à Ravensbrück de Felipe Gral, le lieutenant Mario ou Alice et Barbara Spajcz pour Lise, et pour le Chat, son frère Antoine et son père. Des morts tapis au plus profond des survivants et qui dictent l’attitude future de ceux-ci par rapport à la vie. Des morts dont il faut être digne, qui les suivent comme leur ombre.
Mais des morts qui aussi, paradoxalement, nous échappent, qu’il faut retenir « dans le filet des mots » (Le Sourire du chat, p. 294), comme les poussières d’or fixaient une image définitive du passé. Peut-être alors, la lumière jaillit-elle de ce nœud de noirceur « que personne, que rien ne doit plus jamais pouvoir atteindre ni défaire » (Le Sourire du chat, p. 111), et qui se dénoue par les paroles du Chat, les écrits de Felipe Gral, les mots de Maspero. Des mots que les morts disent aux vivants et les vivants aux morts : « Ne me quitte pas. Ne me quitte jamais. » (Le Temps des Italiens, p. 137).
Ce monde disparu, cette « famille d’ombres », que les personnages portent en eux, leur confèrent cet « air un peu ailleurs » que l’on retrouve chez le Chat, Lise ou encore Alberto. Cet « ailleurs » est à relier à la sensation d’être « en transit  dans la vie normale » (Le Temps des Italiens, p. 91). À la fin du Sourire du chat, le lieutenant Gabriel Delage dit : « Je n’ai rien à faire ici. Je suis un Martien. Je viens d’un autre monde. En transit. » (p. 328).
Cette sensation exprime à la fois la faille de ces êtres et leur besoin de liberté.
Obscurité et lumière, donc, réunies en un même sentiment. Passé mort et formidable désir de vie, de bonheur retrouvé. L’œuvre et la vie de François Maspero se partagent entre soleil et ombre. Celle-ci est puissante, enracinée, définitive. Cependant, la clarté peut jaillir des ténèbres ; les combats que sont l’apprentissage de la vie et celui de l’engagement qui font reculer la peur, sont possibles. C’est la lumière de l’espérance qu’il faut maintenir ; se tourner vers les vivants, quitter cet « ailleurs » qui isole, pour retrouver ces moments d’accord avec l’existence, la lueur d’anciens sentiments.
«  Avant, il y a eu, je crois, je pense, du soleil. […] Tout s’éteint d’un coup. Le soleil reviendra ? Il est revenu. Aussi brillant, plus peut-être ? Je ne sais pas. J’ai eu depuis, j’ai comme je le souhaite à tous, mes jours, mes années de soleil. Mais quelque chose me dit toujours que ce n’est pas le même que ce soleil-là, celui dont je sais seulement qu’il brillait avant ma seconde naissance. Qui ne fut pas naissance à la vie, mais naissance à la mort. » (Les Abeilles et la guêpe, p. 125).

 

Christian Casaubon