Ena Lucia Portela : Cent bouteilles sur un mur « Lire, c’est croître » pouvait-on lire en février 2002 sur les murs de La Havane lors de la onzième foire internationale du livre. Un an plus tard, Robert Ménard, secrétaire général de Reporters Sans Frontières, souligne ce que la guerre en Irak devait, selon le régime castriste, dissimuler aux Occidentaux : « Cuba est devenue la plus grande prison du monde pour les journalistes ». La presse a mauvaise presse à Cuba (on n’y trouve aucun journal) on n’y maintient la littérature que pour la façade touristique. Le régime a combattu l’illettrisme, on lit beaucoup à Cuba ; il n’y a pas d’encre ni de papier pour éditer les romans... Ena Lucía Portela en parle peu. Un écrivain, pense-t-elle, n’a pas à faire de politique parce que son métier est l’écriture et que pour le reste, il n’est qu’un individu comme les autres ; il n’a pas de légitimité pour s’exprimer. Ce n’est pas sa spécialité. Si le roman Cent bouteilles sur un mur n’apparaît pas d’emblée comme un roman politique, ce livre est si foisonnant qu’il ne peut que déborder du lit des contraintes de la censure (loi de 1971) qui exige de tout contenu livresque qu’il « ne soit pas contraire à la révolution ».
L’histoire se passe à La Havane entre deux figures antinomiques : la grosse, sympathique et résolument hétérosexuelle Zeta, vivant pleinement au présent et son amie Linda, maigre, dure, homosexuelle et entièrement tournée vers le futur. Zeta vit avec le paranoïaque Moisés et Linda, un temps, avec la belle mais trop exclusive Alix. C’est Zeta qui nous raconte la vie dans cette ville, entre l’immeuble sourd d’un bruit de martèlement, bien nommé Maison du Joyeux Marteau où elle habite au milieu de marginaux, le parc John-Lennon où elle a rencontré Moisés, ce « désastre resplendissant » (p.139), « le superbe duplex » de Linda et le « célébrissime studio du Centre-Havane » où leur amie Pain d’épice organise des soirées réservées au sexe féminin et aux travestis. Cette condensation de l’espace permet à Ena Lucía Portela de rassembler les tensions présentes dans son île et de faire monter la mayonnaise. Les relations en effet semblent ne pouvoir être que conflictuelles dans une société où « la générosité est devenue une denrée rare » (p 277). Moisés bat Zeta comme plâtre, Linda délaisse Alix errante dans les rues sombres et mal famées. Ainsi, les fêtes de Pain d’Epice et la bonne humeur de Zeta n’ont rien à voir avec le cliché cubain des danses endiablées et des Cuba libre. La vie est certes effervescente, mais comme - l’image est à peine trop forte- une charogne baudelairienne : un corps social en putréfaction. La seule relation vraiment profonde qui se noue dans ce monde âpre
et mouvant est celle qui unit les contraires, qui réalise l’improbable.
Zeta et Linda, ces deux extrêmes sont d’autant plus liées
qu’elles sont toutes les deux des doubles rêvés, possibles,
exorcisés d’Ena Lucía Portela.
Dans ce roman baroque, l’idéal de Zeta comme de Linda est de
savoir créer l’illusion de la réalité. Ena Lucía
Portela doit rêver elle aussi d’être une « sublime
bluffeuse » (p.194). Le bluff permettant à la vérité de
s’insinuer car, lit-on dans son roman, ce n’est pas en écrivant
des chroniques de faits divers que le lecteur te croira ; il « t’accusera
de faire de la propagande politique en faveur de l’ennemi,
et alors tu sais comment ça tourne (...). C’est ce qui justifie les romans.
On raconte une histoire comme si elle était fausse, on réorganise
les faits, on invente un tout petit peu (...) tout le monde tombe dans
le panneau. » (p.206)
Si Ena Lucía Portela tient à ce que son roman soit ouvert aux diverses interprétations et appréciations de ses lecteurs, c’est qu’elle pense comme Zeta « qu’on ne doit mettre personne le dos au mur, sans alternative, sans échappatoire. (...) Avec certaines personnes, et on ne sait jamais lesquelles, c’est comme avec les rats. (...) Acculez-le dans un coin, sans lui laisser d’issue, alors le rat fait front et mord. Il lutte pour sa vie. Je ne veux pas qu’un rat me morde. » (p.202) On imagine là aussi qui on veut à la place du rat...
Photos prises à Cuba par Caroline Gleyze |