© Cléa Brunschwig

X+2 disparue

 

Attende , vous vous foute de moi ! Vous me propose un texte où la dernière lettre de l’alphabet a disparu ! Non mais, c’est quoi votre délire, là ? Parce que je ne voudrais pas dire mais je trouve ça carrément facile ! Ce serait un E  ou un  A  d’accord, mais enfin là, ça n’a rien de virtuose ! Pourquoi pas W  ou Y  tant que vous y êtes ? Vous n’espére tout de même pas impressionner le lecteur avec ce genre de procédé, hein ?
- Ben euh, je ne sais pas... Je croyais que c’était une bonne idée... Je me disais comme ça...
- Mouais, bof, ça ne fonctionne pas votre truc.
- Peut-être bien...
Il se sent soudain dans la peau d’un pauvre intrus, comme un rmiste dans une boutique de luxe, un yaourt au rayon accessoires auto, une soupière dans une boîte de nuit.
- Non, là, je suis désolé, mais je ne peux rien faire pour vous.
- Ce n’est pas grave. J’avais envie de l’écrire... Ça m’est venu comme ça...
L’éditeur se lève, lui serre la main, le raccompagne jusqu’à la porte, tape sur son épaule avec affection comme on tape sur l’épaule d’un yaourt au chômage, d’une soupière fêlée, d’un rmiste sans sucre.
Il se retrouve dans la rue grise à marcher comme le pauvre type qu’il est, un pauvre type avec des idées à la con.
Comment aurait-il pu expliquer ça ?
« La lettre a vraiment disparu ! Vous comprene ? Ce n’est pas un jeu formel. Non, pas du tout ! Elle m’a quitté. Je suis mal, vous comprene ? »
Ç a a commencé un matin, comme ça. Il se lève, s’apprête à écrire et constate qu’il y a un gros trou sur son clavier A ERTY. La touche n’est plus là... Il croit d’abord à une simple défaillance technique avant de découvrir qu’elle est partie. Brutalement, sans même le prévenir par un petit mot du genre « je suis che ma sœur »... Non, rien.
Comment vivre sans elle ? Elle lui manque déjà, sa petite lettre frivole... son air mutin quand elle se colle en bout de verbe... son ne en trompette, ses ygomatiques rebondis, son corps élé se glissant entre les draps... sans parler de tous les petits bonheurs de la vie à deux ... leurs fous rires dans un restaurant des Abru es, les moments d’amour paisibles où ils fument de drôles de substances roulées dans du papier ig ag, en écoutant Franck appa, leurs nuits de fêtes ébrées par les spots des discothèques.
Parfois, c’est vrai, ils s’engueulent, parfois, il la laisse choir comme une vieille chaussette, pour aller visiter X ou Y qui savent lui procurer les sensations fortes que son imagination perverse exige. Il n’empêche, il finit toujours par retourner auprès d’elle, peut-être parce que c’est la dernière... Il a un faible pour celles en bout de file, celles à qui personne ne prête jamais attention et qui se révèlent en fait pleines de magie et d’amour...
Désespéré, il passe ses journées à la chercher dans des mots où ils avaient l’habitude de traîner... Mais elle a disparu et le soleil en son énith l’accable de son absence ! Des pans entiers du lexique lui sont désormais interdits qui châtrent pour longtemps son expression. Malgré cela, il continue à écrire, tout en sachant que son style boiteux est en dessous de éro. C’est alors qu’il entame un roman lyrique qui évoque la douleur de cette séparation, avec l’espoir que son immense chagrin nourrira une grande œuvre. Mais d’autres auteurs ont déjà subi les affres de la disparition et ont réussi avec talent à éviter le moindre blanc. Lui, au contraire, se vautre dans les mots troués comme une soupière ivre morte, un yaourt fou, un rmiste ébréché... Ses gémissements hasardeux n’ont rien de très convaincant. Il est parfaitement inutile d’écrire. Sans elle, c’est voué à l’échec.
Accablé de tristesse, il traîne de bar en bar et noie son chagrin au inc à grands coups de Cin ano et de ubrowka. Et, sanglotant tout seul dans sa moustache, il é aie des sentences sans queue, ni tête. Les autres consommateurs lui jettent des regards en coin. Une vieille dame vêtue de noir, intriguée par son attitude bi arre, s’approche et lui pose une main consolatrice sur l’épaule.
- Vous ne vous sente pas bien, Monsieur. Voule -vous que je vous aide ?
- Non... Non... elle m’a quitté... C’est tout ! Je supporte mal le choc !
- Vous devrie rentrer che vous. Vous ave l’air à moitié in in !
- Taise -vous ! Je vous en supplie ! Taise -vous!
Sa perte se manifeste jusque dans les mots de la vieille dame qui, dans ce genre de récit, parvient toujours à consoler les jeunes hommes éplorés, ceux-là mêmes qui se sentent dans la peau d’un yaourt dépressif, d’une soupière alcoolique ou d’un rmiste bulgare. Il est fini, bien fini… C’est le dernier constat amer qu’il formule tandis qu’il marche, tête baissée sur le trottoir, aux côtés d’autres passants anonymes. Il aperçoit dans la glace des magasins son reflet sinistre. Elle ne reviendra pas, c’est sûr. Il la lira partout, dans les poèmes de arathoustra, Ne ahualcoyotl et Schéhéra ade... Mais pour lui, c’est fini. Alors, c’est sans regret qu’il se barricade à l’intérieur de son appartement et, une fois la porte bien colmatée, ouvre le ga .


Paul Kodama