C’est une odeur obscure, c’est le goût terrible de ma langue

C’est une odeur obscure, une odeur d’oiseau mort qui gicle jusqu’au fond du corps, c’est le goût terrible de ma langue. « Si quelque désir venait à [me] saisir », non, pas même le désir. Passe le poème, passe l’amour, passe ton tour la langue qui écrivait je veux vivre. Au commencement de l’histoire de ma langue il y a que j’ai perdu ma langue. Aucun détour ne pourrait dire ce qui me creuse. Ensemble, nous avons mouillé les fleuves, avons remonté jusqu’à la sève du poème. Et derrière le poème ? Derrière, j’ai léché tes entrailles, j’ai léché l’increvable de ta peau qui me crève et qui n’est plus, ma langue, disais-tu, est une langue de toujours. Aurions-nous pu commencer à ne jamais la perdre ? Je te fais vivre ici, la mouillure, je t’écris le poème par le plus grand des profonds mais sache que je me tiens désormais à l’écart des autres langues qui ne disent rien qui puisse me permettre d’espérer retrouver le goût de ta langue. Je te disais l’amour est une obstination, c’est langue morte à présent.

On appelle langue morte la région du corps donnée pour oublieuse. Oublieuse à toutes les autres langues, en toute langue, donnée et reprise à celle qui donne. La nuit, je te cherche, la nuit de préférence parce qu’on raconte que mille fois répété ton nom, que sept fois reversée ma langue dans la tienne, tu reviendrais ; tu reviendrais mouiller l’odeur de l’oiseau mort, alors je répète le don de langue à voix haute, cet inlassable attachement de l’extrémité de l’amour. Je peux écrire les oiseaux morts mais ne peux vivre où tu n’es pas. On raconte que j’ai perdu ma langue, on dit que langue perdue compte pour lettre morte, on raconte essentiellement qu’il faut embrasser la langue pour qu’elle se lève. « Quand la langue se lèvera […], écrivez-vous, ce sera pour épeler le nom de cet amour. »

Je cherche l’issue où ça implose, cherche à sortir cette langue qui ne peut plus sortir de soi. C’est la démence de l’organe hypnotiquement figé, celle qui produit les enchaînés. Laissez-moi seule en dedans des grands fonds de ma langue, vous dites « les grands fonds […] [produisent] les effarés, les idiots, les babouins, les communiants […], [peut-être même], les grands maîtres de l’oraison ». Si la langue est un dedans, c’est que le temps se glisse là où les unions se perdent. Que te dire sinon que la nuit tombera un peu plus vite, que ma parole, elle-même, ira invraisemblable humaine.

Te rappelles-tu seulement du premier jour de nos deux langues ? Quelque chose existe-t-il de plus puissant que la couleur des choses ? Je suis ce monstre désormais que vous dites, arrachés le corps et la tête, affolée et sans façon aucune. Allons-nous en, ça sent mauvais la langue, ça sent la mort, les mots, ça racle : eau, vie, morve, indifféremment. Et pourtant. J’ai choisi de surgir par ta bouche baisant ta langue effrénée du désir, suçotant le plaisir jusqu’à contemplation. Bu, avalé, hurlé la langue. J’ai même voulu y habiter, étrange idée n’est-ce pas que de vouloir faire langue ? Ne faut-il pas langue impériale pour qu’amour fleurisse ? Oui, j’ai répandu la lumière tout autour de nous, j’avais ce besoin qu’ont les premiers vivants de vivre l’imparable lumière. On raconte que je t’écris la nuit dans une autre langue qui ne te parvient pas, incessante serait l’abondance, qu’on ne s’y trompe pas, j’ai choisi mon amour de placer dans ta bouche abondamment l’amour. « C’est toute [ma] manière d’espérer. [ …] Vous dites que le poème naît de la sorte en ce lit charnel qui se tient tout entier entre la gorge, le palais, la langue, les dents et les joues. » Vous dites cela comme si vous le déposiez en moi-même, vous dites « le texte s’incarne bien avant d’être écrit ». Mais si langue n’a plus de corps, si la langue que je parle est une langue à mourir, si je ne requiers pour moi-même aucune volonté, si tes lèvres noires ignorent jusqu’à mes lèvres claires, que pourrais-je écrire d’autre qu’une lettre d’amour sans œuvrer en retour ? Quoi de plus triste qu’une langue qui n’aurait plus rien à se dire, à se mettre en travers ?

J’aurais aimé pouvoir vous dire combien j’aurais aimé pouvoir t’aimer, photographier, transfigurer, enlacer, intimiser, tremper, saisir à vif le corps naissant de ma phrase. Encore. Ma langue incessamment te parle. J’écris pour toi des vaisseaux sans cesse à reconstruire qui prendraient forme et matière à toujours revenir et reverse tes paroles, seules et sombres et m’approche et gémit toutes fleurs dehors. C’est la langue arrachée de l’amour. La nuit, de préférence et soudainement, je répète ton nom de langue jusqu'à l’exhortation, jusqu’à ce total épuisement. Je te demande le don de langue. Derrière la langue, il y a le ventre : c’est cela qu’on appelle la parole. Parle-moi de cet endroit du monde où tu n’es pas, que vois-tu ? À qui parles-tu ? Quand cesseras-tu de ne pas écrire ? Raconte, soulève, expire, mouille les recoins de tes lèvres s’il le faut. Je te demande le don de langue. Ça remue, toutes pourritures en dedans, risquerait de faire naître monstres et monstres d’écriture, trous, affaiblissement de l’être, morceaux, champignons, ineptes refuges à vivre. Je te demande le don de langue. C’est une invocation, la langue humaine, celle des animaux, le lapage, celle des bourreaux, le claquement, celle que tu bois pour étancher ta soif, celle que tu avales pour nourrir ton existence, cet organe du dedans de toi, ce qui mouille quand je mouille, « LE CRI (…) IL FAUT (…) C’EST AVANT (…) ON RACONTE (…) LA CHANCE (…) ELLE TIENT (…) ENTRE TOUS (…) ».

 

Ariane Molkhou
Improvisation sur Le Don de langue, Claude-Louis Combet, Lettres vives, 1992.