| PM versus P.M.
A
qui n’est-il pas arrivé de feuilleter un de ces journaux que l’on prétend
ne jamais s’abaisser à acheter mais que l’on est parfois capable
d’engloutir, pourvu qu’ils nous soient servis sur la table de la
salle d’attente du dentiste ou du coiffeur ?
Entre Pézenas et Clermont Ferrand, il y a un petit hôtel
qui s’appelle « Grand Hôtel », et qui l’est
d’ailleurs, par la chaleur de l’accueil réservé aux estivants
de passage. Dans le hall, il y a des revues à disposition des
hôtes d’une nuit. C’est ainsi que je me suis retrouvée,
coincée par une insomnie, à tourner machinalement les
pages de vieux numéros de PM, jusqu’à tomber sur celle
du critique littéraire dont je tairai le nom : 1, parce
que je ne m’en souviens plus et 2, parce que de toute façon
je ne veux pas lui faire de pub licite. Il s’agissait de descendre
en flèche ce que le rédacteur appelait « la
littérature Valium », incarnée, actualité obligeait,
par P.Q. et P.M. Je vous laisse deviner de qui il peut bien s’agir.
À
la fin de la lecture, vers 2h30 du matin, j’étais très
agacée, non, furieuse ; non pas parce que le critique critiquait
- c’est son travail - mais parce que le contenu de sa critique relevait
d’avantage d’un relevé d’inepties que d’un réel commentaire.
Qu’un journaliste exerçant son droit de plume sur une pleine
page d’un magazine hebdomadaire à grand tirage, c’est-à-dire
s’adressant – même si beaucoup le nient – à toute
la France, celle d’en haut et celle du milieu, celle de la rive droite
et du Sud Ouest, celle des beaufs et des bobos, bref que celui qui
officie au sein d’un papier qui « bouffe à tous les
râteliers », pourvu que son lectorat ne baisse pas,
se permette de ne pas distiller quelques gouttes de culture, c’est
du gâchis. Que de surcroît il attaque comme un vulgaire
roquet des représentants, des artisans de la littérature,
cela devient de la haute trahison. Son papier est d’autant moins tolérable
que le critique est intolérant, manque d’humour, et surtout,
d’intelligence et d’humanité. Ce sont d’ailleurs deux qualités
qui ne semblent pas pouvoir aller de pair dans un esprit étroit
et obtus.
Je me souviens d’un de ses collègues, un frère de torchon à grande
diffusion, ayant connu depuis les miels de la gloire, qui avait commenté « le
palmarès littéraire du siècle établi par
des libraires et des lecteurs ». Ce mélange des genres
en irrita plus d’un. N’empêche, son discours décalé et
vulgarisateur, emprunt d’un certain humour et de conviction, suscitait
des réactions vives et, surtout, l’envie de lire les bouquins
soumis à la question, pour mieux contredire certains dires du
polémiste. Dommage qu’il ne se contente pas de cet exercice !
Dans le cas du scribouillard de PM qui s’en prend à P.M., il
n’y a aucun risque puisqu’il caresse la paresse dans le sens du poil.
Ne lisons pas ces livres, ils sont difficiles et ennuyeux. « N’abusons
pas du Valium littéraire ! » nous avertissait-il
en titre, et il soulignait les deux derniers termes en gras et en rouge.
Notre critique de PM, ayant perdu tout sens critique, basculait dans
la calomnie, comme on embrasse un vice, et sombrait, irrémédiablement,
comme sous l’emprise d’une drogue, dans la bêtise.
De même que l’adulation prête à critique, la condamna-tion
est critiquable, surtout si elle s’en prend violemment à la
personne de l’auteur (voir l’article sur remue.net). Le critique de
PM reproche à P.Q. de ne pas avoir écrit un roman édifiant, à la
manière de Robinson Crusoe, Les Trois Mousquetaires, Autant
en emporte le vent ou Guerre et paix ! Amalgamant les siècles,
les genres, les styles et les auteurs, et établissant son propre
palmarès de la littérature pour adolescents (sic), il
regrette que « Le sexe, l’émotion, la méchanceté,
l’ironie, la haine, restent en dehors » des romans de
P.Q.
Puis, considérant P.M. comme un « élève » de
P.Q., mais un mauvais élève, qui aurait reçu,
de façon éhontée car totalement injustifiée,
un prix pour deux de ses livres, il se lance alors dans un relevé des
procédés rédhibitoires dans son œuvre : alors
comme ça P.M. ose se passionner pour le Moyen Âge et la
campagne, il travaille sa langue de telle façon que « les
termes d’ancien français et la veine poétique sont ici
chez eux » ! Scandale crie le critique raté,
pourtant féru de métaphores et de bons mots.
Résumons, à partir de ses critiques tirées à bout
portant : le gratteur de PM est très, très gêné par
l’érudition et le style de P.M. où il ne perçoit
trace d’humour – preuve s’il en est qu’on ne peut rire avec tout le
monde ; lui, il veut du drôle, du désinvolte, du léger,
du facile à lire et à comprendre, et puis des personnages
riches, qui auraient des aventures sexuelles dans des villes modernes,
parce que les pauvres, visiblement ça l’ennuie. Il se proposerait
presque d’infliger une bonne correction au livre ! Pauvre critique
citadin inculte, ignare, insensible et misogyne, qui affirme du
haut de sa bêtise sans limite qu’il s’agit de « livres
pour femmes savantes ». Les femmes et les hommes apprécieront. On peut regretter que la lecture rebutante
des ouvrages de P.Q. et P.M. ne l’ait pas achevé littéralement, cela aurait
fait un peu de place pour des esprits plus téméraires
et vraiment goûteurs de littérature.
Certes, ce genre d’anathème à l’emporte-pièce
n’est pas un procédé nouveau, mais il est de plus en
plus irritant et douloureux de lire ce genre de jugement concernant
des auteurs « difficiles » alors que les éloges
ne tarissent pas concernant certains best-sellers. Véritables
phénomènes de foire médiatique, avant même
leur publication, un petit panel de bouquins occupe systématiquement
les espaces privilégiés, réservés comme
les bancs de l’église aux notables. Leurs auteurs ne sont
pas tous de grands esprits mais ils sont tous en passe de devenir
maîtres en communication – ce concept tragi-comique qui a poussé notre
petite démocratie au bord du précipice il n’y a pas
si longtemps, mais là, je m’égare. Ces écrivains
dont l’image passe si bien, à tort ou à raison d’ailleurs,
ce n’est pas la question, qui s’exhibent ou que l’on exhibe pendant
un temps sur les plateaux, dans les studios de radio, en première
page des magazines, pas franchement littéraires – ça
doit faire trop sérieux – finissent par obstruer la vue
et gâcher le paysage du plus grand nombre dont les œuvres se
morfondent dans l’attente de lecteurs. Parce qu’il ne faudrait pas
oublier que c’est de livres qu’il s’agit avant tout, et pas de la
tête de l’écrivain, que semble se payer le critique
de PM.
Revenons un instant à l’œuvre de Pierre Michon. Lorsque l’on
m’a conseillé de lire Vies Minuscules, je me suis vite arrêtée
parce que je n’accrochais pas. J’ai pour habitude de m’entourer de
plusieurs livres à la fois et de ne pas hésiter à en
délaisser un si je ne ressens pas l’aiguillon de la curiosité ou
du plaisir. Cela ne veut en aucun cas dire que le livre est mauvais ;
j’y reviendrai plus tard, peut-être. Ce n’était pas
le bon moment pour nous deux, c’est tout. Maintenant, si je décide
de prendre part « publiquement » à une
discussion autour d’un livre je réfléchis, je relis
des passages pour m’attacher à mettre en lumière ce
qui me touche et fait la qualité de l’œuvre en question. Je
préfère taire un ennui que saborder un auteur. Question
de posture. Donc Michon, au début, cela ne me disait pas grand
chose et puis j’ai vu l’entretien qu’il a accordé à un
autre critique d’Arte qui prenait son temps, fouillait dans les oeuvres,
interrogeait quitte à se perdre sur une piste, insistait,
cherchait à faire partager le style si particulier et les
goûts de Pierre Michon. Et j’y suis retournée. Un ami
m’a prêté Abbés et ce fut la révélation
au sens d’« une expérience personnelle qui révèle
des impressions, des sensations nouvelles ». La langue,
parfois rêche, est poétique et ne se laisse pas pénétrer à la
première ligne, ni même dans les premières pages.
Mais lorsque cela a lieu, et ce fut mon cas, elle élève
le lecteur en le plongeant dans un univers qui lui est de moins en
moins étranger sans toutefois lui être familier. On
pourrait considérer cette étape comme un rite d’initiation,
la durée nécessaire avant l’apesanteur, la première
lapée d’un vieux cognac. Abbés nous convie, dans un
langage secret murmuré, à emprunter un chemin que trace,
le long de voûtes humides, une bougie portée par un
passeur de temps. Certains passages, violents, vont au creux de ces
pulsions latentes que la littérature libère parfois
en les remodelant artistiquement. J’ai senti la chair palpiter lors
de la terrible vengeance de la femme trahie qui jette les chiens
sur la coupable de sa disgrâce amoureuse. En plein Moyen Âge,
la morale est une appréhension concrète de la vie ;
c’est elle qui sous-tend la quête de certains personnages,
fidèles à eux-mêmes au delà du temps et
de leur propre vie. Je suis sortie de ce court récit éreintée
et exaltée. Il est des lectures divertissantes, amusantes
et d’autres saisissantes et rudes mais vivifiantes. Abbés
fait partie de celles-là.
L. M
P.S : Paraphrasant et renvoyant sa critique à notre critique,
qui s’attaque également à « l’esprit France
Culture », je pense quant à moi que la menace mortelle
qui plane sur la littérature française c’est l’absence
d’esprit.
P.P.S : L’article de PM a fait l’objet d’une démolition
expresse numéro 3 sur le site de François Bon,
http://www.remue.net sous le titre « Des livres pour
femmes savantes ».
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