N°246, Ici on énuclée
romånce
Dans
la salle grise, un meuble seul, un bureau, faiblement éclairé par
un néon moite suspendu à des chaines rouillées
; des insectes, attirés et coincés ici par l’odeur du
sang, virevoltent. A droite, près d’un corps étendu et
menotté à un radiateur hors d’usage depuis plusieurs
générations, une porte s’ouvre, livrant passage à un
homme, Yasar Tarchalski, qui parle mais qui est déjà mort
et dont le corps a été rendu aux phoques de l’extérieur.
Ne pas être désarmé par le
silence ; Yasar, spécialement formé, ne se démonte
pas, il allume une cigarette à l’aide d’un briquet chromé.
Sur le bureau, les livres de son invité s’empilent, certains à l’envers,
d’autres à couvertures usées, comme s’ils avaient été tenus
près d’un corps, cachés des regards par les vêtements,
une vingtaine s’étale à découvert, certains n’ont
jamais été lus par quiconque, à l’exception de
Yasar, évidemment.
“Tout vous accuse d’avoir
voulu faire croire que vous écriviez des livres subversifs en tentant
de contaminer par l’irréel de bons éditeurs alors qu’ici, le
peuple est habitué à de la littérature sans mensonge,
ancrée dans le réel, qui parle de nos problèmes, tandis
que vous, vous parlez à côté mais réussissez à gagner
des lecteurs ; votre silence ne servira à rien durant l’interrogatoire
car nous avons lu tous vos livres des dizaines de fois et s’il y a un secret
nous le trouverons, car vous nous avez donné la piste “derrière
les mots, parfois il y a un hurlement, et parfois il n’y a rien”, dans Lisbonne
dernière marge là, sur le bureau, et nous la suivrons, nous
comprendrons en quoi vous renvoyez quand même les lecteurs à aujourd’hui, à l’éternel, à ce
qui a été écrit et ce qui n’a jamais été dit,
nous prouverons en quoi vous êtes un danger en fin de compte et vous
mourrez.“
Obscurité et les yeux qui s’habituent
progressivement à la pénombre due au faible néon,
on distingue les contours d’une fenêtre hermétiquement
close à ce qu’il semble, du moins avant que Yasar ne se décide à l’ouvrir
aveuglant au passage son détenu ; hors d’ici, le monde ressemble à celui
que donnerait à voir un film de propagande : le ciel est gris,
les gens sont gris, les rues ont des noms de révolution, 19
de febrero, Place des Martyrs mais cela n’empêche pas le décor
d’être planté dans la jungle ou la réminiscence
de notre monde. Une ville en tout cas.
“Tout a commencé quand vous avez voulu faire croire
que le littéraire supplanterait, abattrait le politique, vous avez voulu écrire
des ouvrages en forme de manifestes politiques ou religieux, de la propagande
indigeste et incomprise à l’image du Bardo Thödol, le Livre des
Morts que vous ne cessez de citer, vous avez voulu convaincre les lecteurs
d’abandonner les combats politiques obsolètes et de construire une alternative
de s’engager plus avant dans le refus par l’écriture, sans être
capable de leur définir d’abord ce refus. Tergiversant sur la forme
littéraire la plus à même d’entrer véritablement
en contact avec vos lecteurs inconnus, Fred Zenfl échouant le premier,
vous n’avez réussi qu’à saborder en même temps poétique
et politique, tout ça pour une révolution que vous jugiez dévoyée,
celle de Pétrograd en 1917, la vraie, pas celle que vous fantasmiez
dans vos groupuscules. Et vous avez cru que des réseaux clandestins
allaient se mettre en place et vous rejoindre, vous avez tout fait pour nous
faire croire qu’ils existaient, vous nous avez trompés ! X années,
nous les avons cherchés avant de comprendre qu’ils n’existaient pas,
il a fallu que Maria Samarkande nous l’avoue, mais vous, vous y avez cru à votre
tour, vous, Volodine, le tout premier ! Tout ça c’est de la désinformation,
la commune C. Noyelle s’est depuis longtemps désinteressée de
l’affaire et a repris les autres armes, le groupe unifié L. Roux a cédé et
ne veut plus prendre en charge vos lourds rapports non lus, leur préférant
un entretien fabulé, la ligne d’attaque S. Omont se perd dans l’écriture
de nouveaux narrats, mais nous dressons devant elle de telles barrrières
qu’elle ne les achèvera pas ; quant aux manuscrits sans suite du groupe
réunifié S. Nicolino, ils ne sont que des patchworks parodiés
qui n’apportent rien de neuf. Et vous êtes le dernier, le seul, M. Volodine,
le seul qui reste et qui écrit, même ici, dans votre cellule du
quartier de haute sécurité, votre club anglais n’est plus, n’a
jamais été ! “
Le
détenu se tait et refuse de bouger. Il sait que Yasar récite
ce qu’il dit, que ça a été dicté dans un
autre livre, que ce n’est pas lui qui parle ; sa bouche d’ailleurs
ne bouge pas, et puis Volodine sait que ce qu’il dira ne pourra éclaircir
l’intellect vicié de son interlocuteur. Tapi dans un bureau
dont il ne sortira jamais, ce n’est pas lui qui a ordonné sa
capture au petit matin dans ce parc du centre ville. Tragédien,
il n’est qu’un pion au service du système, un pion interrogateur
qui remplit son rôle d’interrogateur, qui lui donne à lui,
une importance qu’il n’a pas. Evidemment, Volodine sait bien que lui
aussi est un pion dans cette gigantesque machine et que si la dictature
a sa place, alors, la rebellion à cette dictature a sa place
aussi, elle est dans l’ordre des choses, il faut qu’il y ait des résistants
pour que la dictature apparaisse au grand jour. Révolté,
Volodine sait qu’il fait partie du jeu, comme Yasar, Lutz, Iakoub,
Maria et ses autres amis tués, tout ça n’est qu’un jeu,
qu’une histoire dans laquelle l’autre se replonge, frappant les livres,
les envoyant à terre avec des cris :
“Allez, vous fermez votre grande gueule comme les autres,
mais eux, ils ont craqué, ils ont dit que vous faisiez passer des messages,
ils ont expliqué comment vous avez volé l’identité d’un
brave révolutionnaire, Volodine, pour répandre vos torchons sous
un faux nom, vous les Breughel, les Maria Samarkande, Lutz Bassmann, Iakoub
Khadjbakiro et tutti quanti, chiens, vous faites les narrateurs, mais vous
existez, on vous a eus et vous ne le supportez pas, inutile de nier : on sait
tout ! Ici on énuclée, votre dernier romånce a été découvert,
il contient l’explication ultime de ce que fut votre projet de détruire
l’idée même d’auteur, chaque combattant reprenant les titres déjà disponibles
et murmurés lors des douches, une fois par an et nous avons déjà découvert
que les débuts de phrase de ce romånce s’associent pour écrire
que dans tout texte littéraire se cache un imposteur qui cherche à faire
de son néant quelque chose de retentissant, oui, et alors, qui est cet
imposteur ? Ralliez-vous à la seule vraie cause, la nôtre, votre
nom complet, Antoine Volodine, est ridicule, tout ça pour faire croire
que vous êtes traducteur ou que vous avez des origines nègues,
pas bien de chez nous ce nom, un mélange de plusieurs ethnies, le nom
et le prénom qui ne correspondent pas, schyzophrénie et double,
comme Balynt Zagoebel qui parcourt la ville avec son doublon et que nous avons
tué aussi…Et quand vous répondrez, évitez de vous poser
en martyr ou en sauveur, c’est inutile puisque personne ne vous suivra plus,
vos idées périront avec vous. Sauf si vous expliquez pourquoi
toutes les histoires se rejoignent dans cet ouvrage, Le Post Exotisme en dix
leçons, leçon onze, comme en témoigne la liste des dissidents
décédés et les nombreuses citations et références à d’autres
ouvrages. Est-ce parce que vous craigniez une mort soudaine sous une voiture
près du jardin des plantes, comme celle qui a frappé votre ami
Georges Swain ? Charmant, le nom de Volodine n’apparaît pas, encore une
ruse, ce livre devait être le dernier, le testament de votre groupe et
il ne l’est pas… Allons, répondez : Volodine existe-t-il vraiment ou
bien n’est-ce qu’un prête-nom ? C’est qu’il aurait été plus
judicieux d’oser écrire sous vos vrais noms votre sous littérature,
votre littérature des poubelles, car la piste était vraiment
trop simple à suivre, même pour le moins zélé de
nos informateurs : lettre V suivie d’un O puis d’un L, de temps en temps, un
classement idiot avec une partie de vos livres en S.F. et l’autre en Littérature,
les inédits seuls nous ont donné du mal, chien que vous êtes à publier
dans d’obscurs torchons, loin de nos mondanités, nous vous aurions décoré,
récompensé, un Goncourt, un Femina pour saluer l’auteur du régime…
Halte, reprenons, vous avez voulu instaurer un système d’hétéronymie
réfléchie mais vous vous êtes dégonflé avant
de l’assumer entièrement, créant une entité Volodine dont
nous ne sommes pas même sûrs qu’elle existe. Et il faut que vous
nous disiez qui vous êtes pour ainsi attaquer la notion glorieuse d’auteur,
pour la fouler aux pieds comme s’il s’agissait du dernier des métiers.
“
Un
intermède alors. Sans que l’on sache d’où elle vient,
Astrid Koening, autre dissidente décédée, entre
dans la pièce, son corps est tordu, ses mains frottent nerveusement
son bas-ventre et ses cuisses. Nue, elle jette un regard vers la fenêtre,
son oeil gauche est fermé par une profonde griffure et elle
ne regarde pas celui qui est à terre alors Yasar la menotte
au bureau, suffisament bas pour la contraindre à s’agenouiller,
face écrasée contre terre, tordue vers l’autre, puis,
saisissant Volodine, il lui brûle délicatement l’oreille
en écrasant son mégot, puis, à coup de bêche,
il lui sectionne les doigts de la main gauche, tous ensemble, contre
le béton du sol, puis, le sang crée une petite rigole
qui vient mouiller les pages d’un livre tombé à terre.
Illusoire tentative puisqu’en face s’étale le silence, toujours.
“Maintenant, tu as mal, mais il fallait parler, répondre.
Pourriture, tu crois que je n’ai pas compris ta technique, tu te réfugies
en toi-même quand on te torture, dans tes faux souvenirs magnifiés
où tu rejoins l’ensemble de tes co-disciples, dans le mépris
de ta personne physique. Os brisés et punitions diverses, tu aimes offrir
de la violence en lecture dans un style souvent relâché avec polysyndètes
et répétitions des verbes introducteur de la parole, comme en
une parodie. Serait-ce une dénonciation de notre bel art pénitentier
: on ne peut écrire du beau sur les interrogatoires ? Tu te dégages
du combat, tu cherches une autre place, un autre espace vital, je le vois,
dans lequel tu pourrais continuer à te mouvoir tranquillement. Et tu
juges que ton adversaire sera écrasé par ton silence, par son
impatience, comme dans un combat de kendo. Ultime subversion d’après
toi, tu penses que c’est la subversion utile : le rejet de l’autre, la négation
calme de son schéma de pensée, de sa chronologie, tu te situes à côté de
tout et en dehors de toi, plus rien n’existe. Rapidement nous avons déjoué ton
principe, il nous fallait lire comme ça venait, ne rien presser et simplement
se laisser imprégner pour concevoir ton univers.“
Que
Volodine soit impressionné, on ne peut le savoir : à l’opposé de
la pièce, l’homme recroquevillé se tait, il ne lève
que rarement son visage que l’on devine songeur ou hébété,
les pupilles jaunes irisées fendues de haut en bas. Une chaise
cassée devant lui l’empêche maintenant de voir Astrid,
il ne sait même plus si c’est bien aujourd’hui qu’il l’a vue.
Il se souvient de son corps à elle, se balançant au bout
d’une corde en plein centre-ville, l’inscription “ écrit vain
“ lui barrant la poitrine en lettres de sang et l’autre la surplombant,
ventre proéminent et riant. Croire qu’il ne serait pas vraiment
là est possible, chamaniquement parlant.
“Habile, ta volonté de constituer une nouvelle école
avec un drôle de projet. Et tu as failli nous perdre, mais nous avons
compris que tu t’étais donné la mort l’an dernier, à l’encontre
de toutes les règles communément admises. Risque minime qu’on
le découvre puisque tu avais planifié la liste de sortie de tes
sales bouquins pour les trente années à venir. Combien encore,
deux-cent, c’est bien ça ? Heureusement, nous avons capturé l’éditeur
complice, et comme nous avons reçu les témoignages des trois
autres que tu as menacés, effrayés et corrompus, tes amis ne
pourront jamais enrichir la galaxie Volodine, puisque c’est ce pseudonyme que
vous utilisez, et ton école n’y survivra pas. Et tu sais quoi ? Au début
on y a cru aussi, puis on a tout examiné et on a compris : le terme
de shaggå que tu emploies prouve que la peuplade des Sschaaga est dans
le coup, qu’ils sont les supporters rebelles que tu avais rencontrés
lors de l’écriture de Rituel du mépris, les dates coïncident
; le terme de novelles prouve que tu jongles avec des siècles d’histoire
pour épater le bas peuple, tu mélanges les époques, les
univers, du romancero aux nouvelles en passant par les constitutions qui permirent
au droit romain de survivre, promulguées par Justinien I°, empereur
romain d’orient du VI° siècle de notre ère ; le terme amusant
de romånce prouve, lui, que tu jongles avec la polysémie : le
poème espagnol lyrique et “populaire“, tu y tiens à ce populaire,
les pièces instrumentales, sans paroles signifiantes, les chansons sentimentales
mais aussi le retour aux sources de toute écriture occidentale, le romanice,
“ écrit à la manière des romains “, l’imitation insidieuse,
en fait, l’infiltration, thème fondamental de ton école.
Furtivement,
le long néon se met à vaciller au mur car un moustique énorme
vient de s’en envoler, échappant ainsi à l’araignée
chasseuse qui s’en approchait lentement et l’interrogateur, gêné par
cette lumière mouvante, se dirige vers la fenêtre qui donne
sur un ciel gris, sans immeuble en face. Au quatre-vingt treizième étage
de la Centrale, la vue est magnifique.
“Imbécile, pourquoi tous ces post- accolés
aux noms des théories, pourquoi ces -ismes, je pratique le notinisme
et toi tu rejettes ce qu’il y a eu avant, tu veux remplacer notre bon vieil
exotisme fait de voyage, de récits, de découvertes et qui intégrait
de véritables données extérieures à notre vision
occidentale, tu souhaites une nouvelle façon d’écrire qui rejette
l’action principale des livres, qui égare le lecteur par une chronologie
faussée, qui regroupe tous tes écrits par des liens et des références
effectives, tissant un maillage qui te protège de toute intervention
extérieure, tu deviens un véritable danger en t’érigeant
en forteresse structurée, en force de combat entraînant et contaminant
le bon peuple, tu as attiré nos regards, tu nous as provoqués.
Raté : tu es seul et tu t’auto-analyses, tu te palimpsestes, tu cherches à formuler, à créer, à faire
jaillir, comme par magie, un monde parallèle, un univers où les
révolutionnaires vivent en paix, transformés en tortues centenaires
dans un désert barbare et applaudissent tous les coups donnés
par d’improbables guerillas. Ensuite, une fois que tu es suivi, tu noies tes
lecteurs dans le pessimisme le plus sordide, tu n’en sortiras jamais et je
vais t’y aider, tu mourras ici, tu es déjà mort, il ne te reste
qu’à raconter encore et encore, qu’à tout retourner dans ta tête,
qu’à continuer à écrire pour tisser un réseau toujours
plus vaste en espérant que l’œuvre te survivra, que d’autres prendront
le relais, aujourd’hui, demain, un jour, jamais, nous y veillerons !“
De
plus en plus flou, l’interrogatoire se poursuit, on ne sait plus lequel
interroge l’autre car l’absence de réponse oblige l’interrogateur à dévoiler
ses pensées, à exprimer ses peurs, sa personnalité comme
sa position à présent : assis sur le bord de la fenêtre,
prêt à sauter, et jettant lentement des livres sur celui
qu’il désigne comme non-homme, les tranches éclatent
et quelques feuilles s’en échappent sans que cela ne le gêne
tandis qu’en face, l’autre les regarde avec affectation.
“Et pour toi, tout est forcément manichéen
au départ, les bons sont enfermés et les méchants ont
gagné, l’ennui, c’est que tes méchants ne font pas mourir les
bons, les bons, eux, ne sont pas si bons que ça puisque leur désir
d’égalitarisme les aveugle, est un leurre qui les pousse vers la folie,
trop proche alors de leurs bourreaux, comme si l’être humain et la révolution étaient
de mauvaises choses… Silence, on ne sait même pas si tu es de droite
ou de gauche, juste des soupçons d’extrême gauche dans tes écrits
inédits, pas d’ennemis déclarés, ni les révolutionnaires,
ni les réactionnaires, les deux ensemble, tu aveugles, tu énuclées
le bon vouloir des lecteurs. On a compris que tu ne voulais même pas
changer le monde intégralement, un petit bout te suffit, mensonge énorme
envers l’idéologie, l’extérieur de cette enclave n’existerait
pas pour toi, tes personnages ne vont pas en Balkhyrie, n’explorent pas les
Nouvelles Terres. Nul ennemi non plus, en fin de compte, les autres ne sont
que des fantômes, l’ennemi est en nous, dis-tu, il est dans nos rêves,
dans l’érection de nouvelles valeurs pour remplacer celles que tu ne
nommes jamais. Nous ne comprenons pas contre qui ou quoi lutte cette irrascible
armée littéraire évoquée jusqu’à la douleur,
une révolution de groupe contre les ghettos narratifs, contre le réel
mièvre, dont les résistants ne sont pas les plus à plaindre
puisqu’ils écrivent encore et toujours pour ne plus penser notre monde,
ou plutôt pour le fouiller au-delà de tout ce qui est imaginable
: en effet, c’est le chamanisme ta véritable arme car tu écris
pour vivre intensément à l’intérieur des autres, tu voles
les identités, on le sait, tu l’as avoué le 2 février
1999… Et ça c’était avant, mais maintenant, où te pousse
ta folie ? Alors, pour contrer ta propre dictature, car c’est toi le dictateur,
tu voulais imposer aux autres de nouveaux principes d’écriture, bien
rangés, pour contrer ton propre désir d’étiquetage, tu
as voulu faire croire que le post-exotisme n’était ni un mouvement,
ni un style, mais un label d’origine, origine alors que tu ne crois plus en
aucune paternité ! Niant toute source, tu as voulu être la source
de tout un groupe auquel tu refilais tout, concept, exemple, idéologie,
tout clés en mains, pour nous tromper une fois encore et donner à voir
une troupe unie se répondant de livre à livre. Tu as livré un éventail
de possibilités de te rallier à tous ceux qui seraient trop facilement
malléables, tu es un dictateur qui ne remplacera rien car il a sa place
entre onirisme et politique, loin de la littérature des poubelles que
tu adulais ou faisait semblant d’aduler, lève la tête et regarde
: c’est détaché là en lettres noires sur fond de sable
par la NRF.
Qu’un jour Yasar Tarchalski soit entré dans
le quartier de sécurité, qu’il se soit immédiatement
pris pour un interrogateur assermenté, mais que sa raison vacille
n’est pas important, pas plus que le néon, pas plus que ces
livres ni lus ni écrits et dont il rêve, qu’il soit le
même être que Volodine et qu’il s’énerve maintenant
en manipulant un livre et en le jettant par l’ouverture sans que l’on
puisse rien savoir de sa chute n’a pas non plus grande importance.
“Une chose encore, ta façon de traiter les lecteurs
t’a perdu, ce sont eux qui se sont plaint les premiers : tu as voulu les noyer
dans des listes sans fin qui stoppaient ta narration afin qu’ils repoussent
leurs limites en te réfugiant derrière l’excuse du décor
couleur locale ou de la sauvegarde de langues oubliées. En fait pour
toi, les listes te servaient à te calmer, à recompter, voire à impressionner
celui d’en face en répondant à son évident désir
d’ordre et de rangement, désir motivé par le brouillage volontaire
de tes hétéronymes, créant ainsi une réalité cauchemardeuse
de mort et de pseudonymes. Le lecteur ne sait plus qui est qui et les interrogateurs
en posant des questions sans réponse le prennent en otage et oeuvrent
en faveur d’un dévoilement de ses attentes : que veut-il lire, actions,
faits réels métaphorisés, rêves, vide spirituel,
murmures hallucinés ? Que ce néon vacille, c’est normal, il est
suspendu pour produire ces effets de clair obscur, pour nous plonger l’un dans
l’autre, mais tes livres oscillent de la même façon entre lisibilité et
obscurité, parfois un voyage chez les fous du département psychiatrique,
lignée Nuit blanche en Balkhyrie, quand tout le texte ne s’aborde que
comme rêve, hallucination, mensonges et bribes tout juste compréhensibles,
parce qu’après tout, pourquoi vouloir ainsi se raccrocher au réel, à la
linéarité, à la vraisemblance, le dix-neuvième
siècle n’est-il pas mort emportant toute rédemption pour le lecteur,
en trois mots : lis ou crève ? Universitaire va, tu as essayé de
mêler fiction et théories esthétiques dans tes ouvrages
: arguments et exemples ensemble, en pensant que rien ne pouvait fonctionner
sans sa théorie et le pire c’est que tu avais raison ! Enfin, tu as
allumé ton autodafé en expliquant à la place des interrogateurs,
en te parodiant, en dévoilant les subtilités formelles de tes
ouvrages avant même de laisser aux services spéciaux le temps
de les décortiquer, tu as nié l’existence de ton lectorat, tu
as nié sa capacité à lire des essais non narratifs… Claquemuré dans
ton ego, tu as camouflé ton humour angoissé consistant à faire
des blagues atroces puis à te prendre à ton jeu, et les lecteurs
ne pouvaient plus te lire, ils étaient obligés de souffler, d’aller
voir ailleurs, de faire de l’apnée littéraire dans d’autres ouvrages,
ne lisant plus que ton extrémiste pessimisme. Hé, je te parle,
tu les as déçu en refusant de conter le monde, de donner des
solutions toutes faites quand on avait besoin de prophètes pour penser à notre
place. Oses-tu penser que tu es encore lu alors que les dissidents lâchent
tes livres les uns après les autres parce qu’ils souhaitaient encore
rêver, alors que toi même tu te juges inconnu écrivant dans
le vide national sans attache, pouvant tout se permettre et si peu en réalité,
alors que tu doutes de ce monde et des rapports sains que nous vivons. Scission
ratée, échec, même si tu en as contaminé quelques
uns, rien ne te sera accordé, ni postérité, ni hommage,
ni reconnaissance, ta vie ne sera jamais connue. Et puis tu pourrais imaginer
que je ne suis pas là, que tu parles seul, que tu conduis seul à la
perte ton éditeur avec tes bêtises, que tu obtiens ce que tu cherchais,
redevenir l’anonyme torturé dans l’indifférence pour un combat
incompréhensible par la masse.“
Des siècles de silence en face, comme
ce vide qui s’étale au pied des tours de Babel érigées
en rotules et bréchets, mâchoires et clavicules, vertèbres
que l’on pourrait voir se découper à l’horizon si on
s’approchait suffisamment de l’ouverture, la planète en est
couverte, tours de guet, d’habitation, bureaux, quartiers de haute
sécurité semblables à celui-ci… Et il est derrière
lui, il lui relève la tête comme pour lui trancher la
gorge, le maintenant dans une position qu’il sait inconfortable, mais
il lui caresse ses cheveux souillés de sang, les ramène
en arrière, les lisse, maculant sa nuque d’une poudre de sang
séché à l’odeur métallique.
“Reprenons, s’il le veut bien, il a décrété que
l’auteur n’existerait plus et qu’il n’y avait jamais eu de père, c’est
là une peur facile à exploiter, alors pourquoi tourne-t-il ainsi
autour du pot et qui voulait-il effrayer avec le nom d’Inge Albrecht, avec
une lecture trouble et sexuée du Montreur de cochons et croyait-il réellement
que l’être humain ne se reproduisait plus, souhaite-t-il un rejet massif
des recherches embryonnaires, pourquoi l’autre se présente-t-il comme
expérimentateur fou qui n’existe pas, n’a jamais existé ? Epure
de Science Fiction, les médecins recousent habilement en lignes scalpelisées
les circonvolutions lobales comme autant de phrases dans des bouches muettes,
tandis que les interrogatoires s’achèvent dans le néant. Terribles
surnarrateurs aux visages inhumains, oiseaux à ailes qui ne pourront
jamais s’envoler excepté dans la mort furieuse des grenades, dogues
qui mangent dans la même écuelles que les cochons avec lesquels
ils ont forniqué, les aurochs assaillent les abris, les fourrures agressent
la logique. Effet de réel raté, il citait d’autres livres, d’obscurs
mémoires, d’improbables bibliothèques et archives, alors que
les héros du peuple n’existaient plus, n’avaient jamais eu de monuments à leur
nom, pourrissaient dans l’oubli et l’ignorance, que des mensonges. Niant l’horloge
universelle par l’utilisation inlassable, jusqu’à la nausée de
la même heure, par l’utilisation d’un temps en boucle où mythologie
et souvenirs existent avant d’avoir été vécus à la
fin du roman, plus tard, par la création d’un intemporel factice des
deuxième et troisième et quatrième et cinquième
et sixième siècles. Terreur du temps qui disparaît emportant
sa dimension tangible d’aujourd’hui, hier et demain, ne laissant qu’hallucinations
au lieu d’une réalité jugée hideuse. Ici, il y a trois
mondes, le monde crânien, le monde concentrationnaire et l’extérieur,
il n’y a plus que des voyages mentaux en lieu et place d’exotisme, des voyages
qui permettent à la jungle d’envahir Pétrograd et aux chameaux
de blatérer à l’ombre des congères, sous les cris des
dictateurs. Seuls témoins de ce grand chambardement, les insectes sont
présents, bestiaux, bestioles et vermine, l’espace de la création
divine qui s’échappe, quelque chose de la nature sans l’homme, avant
lui ou après lui, la fin de la modernité symbolisée par
ces nuages ailés, vrombissant, grouillant, le minuscule montrant l’échec
d’un système global, les araignées de toutes sortes entraînant
dans leur toiles mentales les combattants alanguis. Sale ambiance, mais c’est
ce qu’il aime. Asile constamment évoqué, c’est ce qu’ils aiment.
Noyade finale et plongeon dans le vide après
cette dernière réplique, Volodine prend son briquet et
brûle quelques pages du plus beau livre avant de les laisser
s’envoler par la fenêtre, il lui faudra jongler une nouvelle
fois avec les identités, comme il l’a toujours fait, alors il
se retourne. Trouver du temps maintenant pour souffler, tourner la
page, ne plus regarder ces miroirs fascinants, il était bien,
il pouvait faire entrer Yasar Tarchalski.
Yasar Tarchalski
juillet 2001 |