Itinéraires


Les romans d’Echenoz mettent presque tous en scène des héros voyageurs. Font cependant exception trois livres : L’Occupation des sols, Lac1 et, évidemment, Jérome Lindon. Dans une moindre mesure, Un an apparaît aussi comme marginal puisque Victoire, le personnage principal, ne s’éloigne ni bien loin, ni bien longtemps de la France. Voyager alors, mais pourquoi ? Dans quel but ? Quel horizon ouvre ainsi Jean Echenoz ?

Tout d’abord, l’ancrage parisien de tous les futurs nomades d’Echenoz est appuyé : Georges Chave habite un sombre deux pièces du côté du Cirque d’hiver (Cherokee), Justine et Laure goûtent aux joies de la colocation, Bob voit Paul traîner chez lui, rue Jules Verne, tandis que Charles préfère, lui, le tunnel du canal souterrain de Bastille (L’Équipée malaise), Gloria Stella se cache en Normandie mais hante les bureaux de la société Stocastic Film, du côté du boulevard Poniatowski (Les Grandes Blondes), et même Victoire réside d’abord dans la capitale avant de la quitter pour Bordeaux, première étape de son périple (Un an)… Inutile de continuer ainsi, on comprend que, du premier roman au dernier (Ravel peine à remarquer que ses amis qui l’accueillent au Havre ont fait le trajet depuis Paris rien que pour lui), on pourrait marquer sur une carte les emplacements et déplacements des personnages : Paris est la base de départ et d’arrivée.

Au-delà de l’humour second degré (?) qui touche au parisianisme souvent dénoncé d’un certain microcosme littéraire, ce choix se révèle judicieux pour trois raisons au moins.
Il est aisé de comprendre qu’Echenoz apprécie le romanesque inhérent aux différentes façons de quitter la ville. Voiture, métro, train, avion et même les simples pieds sont ainsi les éléments d’une énumération de nos moyens de locomotion que n’aurait pas reniée Jules Verne. Les gens s’y croisent en nombre suffisant pour ne pas s’y voir ou se reconnaître, les agressions y sont possibles et discrètes : on retiendra que Paul drague au cinéma vers Odéon la jeune fille au briquet « en forme de château d’eau » qu’il retrouvera prisonnière dans un autre château d’eau (L’Équipée malaise), on saluera le cassage de gueule en règle dans un bar vers Jules-Joffrin pour Ripert dans Cherokee. Enfin, les détails pittoresques abondent lors des déplacements comme ces immeubles protégés du quinzième arrondissement dans Les Grandes Blondes :
«  Parking, digicode, interphone, ascenseur, sonnette, œilleton (deux secondes obscurci) puis verrou. » (p.46)

Il reste que toute autre ville aurait ainsi pu passer de décor à un rôle de premier plan. Echenoz ne transforme pas cette ville qu’il arpente en accumulant les notes. Et même si on le soupçonne de minuter les parcours que suivront ses personnages afin de vérifier leur conformité, même si on sent chez lui un amour sincère pour la ville dans laquelle il habite, même si on sent chez lui le détachement de celui qui refuse la description classique, préférant adopter une approche d’ « ethnologue » 2, on désespère de trouver un lien plus fort derrière cette utilisation incessante.
La réponse est peut-être à chercher dans son traitement de la banlieue. Pourtant présente dans Lac ou encore Cherokee, celle-ci reste cependant un espace lointain, vide d’habitants, une simple succession d’éléments identifiables tels que jardins ouvriers, garagistes et périphériques. Son décor n’est peut-être pas suffisamment caricaturé pour Echenoz. Trop mouvant, il est encore vivant quand Paris est figée comme sous la forme de photos promotionnelles pour des films : place de l’Europe, Cirque d’hiver, Père Lachaise, Porte de Montreuil… Autant de cartes postales ! Echenoz aime un Paris qui a plus à voir avec un tour operator lettré qu’avec l’urgence d’un Léo Malet qui ramassait dans ses livres une population et son environnement promis à la destruction et à l’oubli.

Cependant, au-delà de Paris, les romans d’Echenoz s’ouvrent vers l’extérieur et on peut dire qu’on en a fait des kilomètres avec les livres d’Echenoz, des tours du monde même ! Mais il s’agissait plus de survol que d’explorations, on se contente de passages éclairs dans des contrées lointaines et exotiques. Voyages en trompe l’œil, la rapidité est de mise car il n’est jamais question d’une installation définitive dans un nouveau pays mais, soit d’un projet financier (gagner de l’argent quelques temps grâce au caoutchouc, monter une expédition rentable au Pôle), soit d’une fuite (poursuites à répétition dans L’Équipée malaise, Le Méridien de Greenwich et Les Grandes Blondes), soit de contraintes professionnelles. Les zigzags de Ravel sur le sol américain sont à ce titre un nouveau défi aux amateurs de parcours romanesques. Ce « survol » du monde se fait même au sens propre puisque Echenoz nous convie à un vol orbital dans Nous trois …
Le décor ainsi créé est celui d’une planète fréquentable, sur laquelle il est aisé de se déplacer (les seuls billets d’avion du Méridien ou des Grandes Blondes suffiraient à assurer le chiffre d’affaires d’une petite agence de voyages !). On se déplace mais on est lassé d’avance car il n’y a plus de Terra Incognita dans les livres d’Echenoz. Le concept de « l’aventure » a changé d’angle au même moment que dans la bande dessinée de Manara, H.P. et Giuseppe Bergman. Pour reprendre Jules Verne, on peut dire que chez Echenoz, Phileas Fogg est toujours poursuivi par l’agent Fix mais que désormais, celui-là connaît tous les pays qu’il traverse et n’a pas d’idée préétablie de son parcours. L’aventure ne réside plus que dans cette fuite en avant, à un rythme soutenu, à laquelle le lecteur peut ne plus rien comprendre (mais quand donc l’action de Ravel va-t-elle réellement commencer ?), une aventure sans nécessité logique, où tout le plaisir est dans l’accumulation souvent subie de kilomètres… Une course comme dans ces dessins animés où un chien triste poursuit le bandit qu’il doit conduire en prison sur une planète réduite à la dimension d’une simple balle… Une course pour se fuir, éviter de se poser.

Le road-movie n’est pas une référence. Le discours produit par Echenoz diffère en ceci qu’il n’est absolument pas celui d’un certain attrait pour les lieux, mais plutôt d’une fascination pour le voyage. C’est finalement le changement de regard qu’il ne peut manquer d’occasionner qui est la référence, l’objectif, ce que montre cet extrait de Un an :
«  Elle roulait, elle erra sur des routes rectilignes et plates, parfaitement perpen-diculaires aux arbres. Artificielle comme un lac, la forêt consiste en rangs parallèles de conifères, chacun ressemble à ses voisins, disposés de part et d’autres de la route en glacis géométrique. Et comme Victoire se déplace les rangs se déplacent aussi, son regard découpe un mouvement perpétuel de perspectives, un éventail sans cesse redéployé, chaque arbre tient sa place dans une infinité de lignes qui fuient en même temps, forêt soudain mobile actionnée par le pédalage. » (p.57-58)

L’écriture, voyageur improbable, strie la feuille de ses pas, avance et trace ses lignes, repositionne le monde en défaisant sa géométrie. L’écriture rapproche ou éloigne, dessine une banlieue de Vitry plus lointaine et exotique que le sol de la Guyane, dévaste Marseille et redonne vie à la France de 1927… Bouger, peu importe vers où, provoquer simplement ce changement de perspective, voir de l’autre côté des cours et, à défaut de se changer soi, changer un petit peu ce qui nous entoure, l’éclairer différemment. L’horizon visé n’est qu’intérieur. Se perdre soi et avoir le plaisir de se retrouver sans se faire trop peur. S’amuser en fin de compte.

Alors, quand tout ce monde, personnages, auteur et lecteurs s’est bien amusé, a exploré ces nouvelles combinaisons et variables, a bien profité du spectacle, il lui reste à rentrer chez soi, dans sa belle ville parisienne pour signer une belle fin comme Ravel ou Max (Au piano) qui meurent par surprise en deux ou trois lignes, alors même que l’auteur avait envoyé un faire part au lecteur…

Pour les survivants, l’aventure peut reprendre, si toutefois le cœur y est :
« Il y a un feu tricolore au croisement du boulevard de Ménilmontant et de l’avenue Gambetta, laquelle longe vers l’est les murs du cimetière de l’Est. Comme la voiture freinait au rouge, le chauffeur (…) leva les yeux vers le rétroviseur dans lequel, comme un très gros plan sur un tout petit écran, lui souriaient ceux de Fred.
- Bon, dit Fred. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » (dernières lignes de Cherokee)


Sylvain Nicolino
Illustration : Didier Karke
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1 L’inscription en banlieue du roman Lac est rendue obligatoire par l’octroi d’une bourse du Département du Val-de-Marne qui a présidé à sa rédaction.

2 Selon le mot de Jean-Claude Lebrun dans Jean Echenoz, Éditions du Rocher, 1992.