Improvisations
: Cormac McCarthy, Méridien de sang
Conquête de rien
Méridien
de sang, le cinquième roman de Cormac McCarthy, nous raconte
une autre Conquête de l'Ouest. Une conquête qui ne serait
pas appropriation de l'espace, mais quête d'un sens métaphysique.
Par rapport à l'histoire, le roman
possède cet avantage de pouvoir faire des choix radicaux, puisqu'il
existe hors des juridictions de la bonne foi, de l'exhaustivité
et de la modération. Ce qui autorise l'auteur à choisir
comme thème un épisode anecdotique du point de vue de l'histoire
pour l'élever au rang de l'universel (c'est même là
son devoir de romancier) livrant aussi une relecture de l'histoire tout
entière. Ainsi, dans Méridien de sang, le
tropisme vers l'Ouest n'est plus avancée, progression, développement
de la civilisation, mais frénésie ambulatoire, parodie grotesque
de quête spirituelle - en même temps que véritable
quête spirituelle, mais qui ne trouvera même pas de justification
dans une fin. La fin sera, comme tout mouvement dans le livre, aléatoire,
absurde, et pourtant fatale, nécessaire, inévitable, selon
qu'on s'attache aux quêteurs les hors-la-loi
ou à celui qui les accompagne pour constater leur échec
et qui représente l'essence contraignante de la Loi et de l'Ordre,
le Juge.
À la lecture de Méridien
de sang, on se brûle à une vision alternative de
l'Ouest parce que ce qui est raconté est la Conquête ténue
de territoires vagues, vides, désertiques, loin de l'Ouest emblématique
des riches prairies ou des mines d'or, et avant la grande période
canonique des années 1865-1885. En plongeant les doigts dans ce
livre, on se retrouve autour de 1850, juste après la guerre contre
le Mexique qui a permis aux Etats-Unis d'annexer le Texas, la Californie
et tous les Territoires situés entre les deux, et c'est dans ces
déserts qui s'étendent des deux côtés de la
nouvelle frontière que se déroule l'action. Espace et temps
sauvages, en marge, pas encore civilisés, mais qui vont l'être
hypothétiquement par les héros du livre, une troupe de réprouvés
qui chassent les scalps d'Apaches pour la récompense promise,
exterminateurs de sauvages plus sauvages que leurs victimes, tueurs qui
finiront par
assumer pleinement leur statut en massacrant tous ceux qu'ils rencontreront
sur leur chemin.
En réalité, c'est l'espace
lui-même qui n'apparaît pas civilisable, il est montré
comme au premier jour de la création, géologique, minéral,
chaotique et hostile. Des images reviennent sans cesse d'une troupe humaine
progressant dans l'immensité tels des insectes promis à
l'écrasement, à l'effacement ou au ravissement, comme ces
voyageurs enlevés par des trombes et rejetés quelques mètres
plus loin, tous les os du corps brisés, dans le calme absolu du
désert.
Odyssée pitoyable, donc, en guise
de conquête ; menée par des Conquistadors originels
incapables de formuler de quelle Cibola de l'âme ils sont en quête,
Argonautes à la limite de l'humanité, à peine individualisés
dans la narration, à part l'un d'entre eux ; au bord de la résorption
de l'excès dans une annihilation mutique ; et pratiquant l'excès
comme seule échappatoire au néant. Le rapport à l'espace
se développe lui aussi dans l'ordre de la dilapidation : il n'est
jamais question de l'occuper, mais de le parcourir le plus vite possible,
de mesurer la terre tout entière pour l'épuiser.
Méridien
de sang ou le rougeoiement du soir dans l'Ouest :
un titre de géographie charnelle exprimant au plus serré
le rapport de Cormac McCarthy à l'espace et la trame de son écriture
: la rigueur du géomètre, la nature implacable et fatale
d'un trait tracé droit sur l'écorce terrestre en ignorance
totale de ses convulsions et de ses accidents ; alliée au
flot intarissable et désespérant du sang humain s'échappant
des corps aléatoires des êtres du même nom, et finalement
l'Ouest vu comme une fin, en accord avec l'atmosphère crépusculaire
qui baigne toute la deuxième partie du livre.
La langue précise et rigoureuse arpente
l'espace en excluant tout développement psychologique et en minimisant
les interventions du narrateur, pour s'en tenir à des descriptions
où le langage technique et la distance finissent par créer
une impression lyrique ; actions et paysages composent une vision
du monde, on entend une voix derrière l'apparente froideur objective
; et on se retrouve face à un monument à l'impressionnante
puissance, à travers lequel ça parle de façon profondément
humaine en même temps que détournée.
Car si Cormac McCarthy use d'images bibliques
dévoyées et parodie plusieurs quêtes, spirituelles
ou matérielles du Graal aux Conquistadors et aux Hébreux
dans le désert, il n'y a jamais de sens allégorique clair
dans ses romans, ceux-ci s'en tiennent à ce qui fait la justification
du genre, l'ambiguïté, l'incertitude, le décalage.
Aussi bien, si on entend une voix porteuse d'interrogations métaphysiques
plus ou moins audible selon les livres (elle parle le plus clair dans Suttree et dans Le Grand Passage),
elle passe toujours par les moyens spécifiques du roman, qui est narration
d'histoires ; et ce qu'elle perd en évidence, elle le gagne
en profondeur.
Parce que Méridien de sang c'est
aussi ce monument narratif, roman d'aventures où éclate
une violence baroque ; mais toujours tenue par une langue au lyrisme géométrique,
comme une cathédrale gothique mêle structure et élan,
transcendance et gargouilles. Le livre est comme un Palais du Facteur
Cheval dessiné par Frank Lloyd Wright, une forteresse qui ménagerait
en elle-même un pertuis labyrinthique menant jusqu'à son
coeur sans qu'on puisse savoir si c'en est bien le coeur,
où on peut effleurer des traces d'une ironie pince-sans-rire sans
être jamais sûr qu'elles y soient bien, et sans qu'elles soient,
en tout état de cause, assez fortes pour désamorcer le lyrisme.
Il les charrie juste (peut-être) avec lui.
Alors on suit l'équipée des
chasseurs de scalps dont quelques silhouettes seulement esquissées
en deux ou trois traits se dégagent, d'autant plus fortes :
Toadvine, le voleur de chevaux aux oreilles coupées, Tobin, l'ex-séminariste,
David Brown, le tueur caractériel, Glanton, le chef et le Kid,
personnage focal sinon central qui, comme d'autres adolescents de l'oeuvre
de McCarthy, arpente en peu de mots un monde de violence. Seul, face à
eux constamment menacés par l'indistinction, l'oubli même
de la narration on oublie de nous dire ce que fait ou voit
le Kid pendant cent pages un personnage à l'identité
forte, unique, inoubliable: le Juge, géant de plus de deux mètres
sans un poil sur le corps, possédant un savoir encyclopédique,
aussi psychotique que n'importe lequel d'entre eux, peut-être encore
plus cruel, mais affable, bavard. Contrairement aux autres, le Juge maîtrise
la parole et s'en sert pour asservir le monde, c'est là
tout le problème : le silence ou l'aliénation
Les accompagnant dans leur voyage erratique, il est là pour s'assurer
que rien n'en sortira. Le Juge note ou dessine les fragments du monde
dans son carnet pour faire en sorte que rien n'existe sans sa permission.
Il affirme que la Guerre est la seule loi de l'existence, et il fera en
sorte que cela soit vérifié. La Loi et l'Ordre constatent
que le chaos mène bien à l'autodestruction.
La
violence atteint effectivement dans le livre des sommets paroxystiques,
mais, vue comme à travers un voile d'indifférence distante,
elle n'est jamais gratuite. Elle témoigne d'un mal du monde, de
son absurdité. Les images se succédant composent une histoire
: une histoire sauvage de l'Ouest, mais en même temps une histoire
de dévoilement de la précarité humaine, une histoire
d'épure : celle de l'homme lavé de lui-même, rincé,
ténu, réduit à la fragilité et à la
transparence, si près de l'inexistence. Alors la violence apparaît
comme un moyen de maintenir la réalité humaine dans un milieu
hostile, une affirmation face à la brutalité géologique
du pays, un déni à son évidente mauvaise volonté
à accueillir l'homme ; ce qui conduit à lire Méridien
de sang comme une histoire de l'Ouest réduite à
ses aspects noirs : ses horreurs de sauvages, la nature vierge ramenant
l'homme vers sa brutalité originelle, mais aussi sa dimension métaphysique,
forcément à pleurer au regard des questions posées
est-ce enfin la Terre Promise ? y a-t-il une transcendance ?
y a-t-il un sens à l'existence humaine ? et donc
conduisant au néant.
Dans ces conditions, Méridien
de sang pourrait être la chronique d'une Conquête
qui se serait dissoute parce que pas à la hauteur des espérances.
Mais
il y a le Juge.
Sébastien
Omont
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