Édito

La Femelle du Requin
en mouvement


 

   Un. Deux. Trois.

     Le premier numéro avait le mérite de l'origine, de la naissance. Le deuxième, celui de la continuité : ainsi, ce n'était pas seulement un coup dans l'eau, il y aurait une suite, une série. Le troisième... À partir de ce troisième numéro, la revue ne peut plus trouver sa justification dans sa seule existence, puisque, maintenant, c'est clair : La Femelle du Requin existe.
      Se pose alors la question, plus cruciale encore peut-être qu'au commencement, des voies de cette vie. Des choix s'offrent à nous : quelle direction générale donner à la revue (s'il en faut une) ? quelle voie approfondir ? quelle autre devons-nous ouvrir ?

     Une chose est certaine, La Femelle du Requin est une aventure collective, et si elle doit acquérir une identité forte, celle-ci prendra nécessairement la forme d'une identité collective. Que ce numéro trois comprenne, par rapport aux précédents, plus de textes, d'auteurs plus nombreux, va dans ce sens d'une ouverture la plus large possible à la diversité. Pour autant, la "qualité littéraire" ne peut constituer le seul critère de valeur et de choix, sauf à faire de la revue un simple contenant, un réceptacle pour textes errants, une coquille vide offerte à tous les vents. Nous avons besoin d'une action, d'une geste commune. C'est pourquoi, à partir du numéro quatre, nous élargirons le comité de rédaction à quatre nouveaux membres, pour renforcer le collectif.
      Ce numéro 3 est donc le dernier réalisé par les quatre membres-fondateurs de La Femelle du Requin, quelque chose comme la fin du commencement, l'occasion de faire un point fixe sur un expérience qui poursuit son mouvement.

     À l'origine de l'envie de faire une revue était l'émotion, au sens fort : "état affectif intense". L'émotion que fait naître la lecture d'un livre, l'émotion qui fait naître l'envie d'écrire, écrire au sens le plus large possible, l'émotion dont nous avons voulu faire la base de La Femelle du Requin, comme un principe de liberté. Les deux pages centrales de ce numéro offrent quatre versions de l'émotion. Quatre regards, quatre angles, pour montrer que, galvaudée, mise à toutes les sauces, telle le phénix, elle ne cesse de renaître dans des sens sans cesse changeants, ambivalents, insaisissables. Tel est le pouvoir des mots.
      Émotion de la lecture. Plaisir et force que donne le livre ; on espère que d'autres les ressentiront aussi, d'où les critiques (pour ce numéro) d'Evgueni Zamiatine et d'Henri Michaux. Mais la lecture fait aussi appel à des émotions plus ambiguës, que sondent "La musique du mensonge" et "À table !", et dont il faut se préoccuper, tant qu'on ne sait pas si elles nous libèrent ou nous éloignent de nous-mêmes.
      Émotion qui ne se laisse pas cerner, il faut plutôt essayer de l'attraper par la queue, au fil de la vie, au fil de la ville ; au fil de notre ville, Paris, qui, par au moins quatre textes, s'insinue dans La Femelle du Requin, et à qui nous voulons faire une place de plus en plus grande, car le monde est , au coin de la rue, juste à côté de l'aventure. Et loin de la concierge et de l'esprit, qui, eux, sont dans l'escalier. Nous descendons les chercher.

     Nous formons une communauté composée d'individus distincts, sujette aussi à frictions et à collisions, mais de laquelle doit naître La Femelle du Requin, revue évolutive. L'important est de se tenir toujours en mouvement, de ne pas se satisfaire de l'instant présent, d'être en avance, de chercher.

La Rédaction