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L'Autre manque 12 mai 1997,
Fontenay-aux-Roses
"Rencontre" avec Pierre Michon. Dans la foule réduite des étudiants qui attendent, un homme vient de se matérialiser sur la dernière marche de l'escalier : Pierre Michon. Son apparence est sans importance (intense, décapé, méditatif, sage) devant le sentiment de scandale qui s'impose : celui qui se tient là, calmement accoté à la rampe de l'escalier et qui m'est parfaitement étranger, autre, ne peut avoir aucun rapport avec ses livres. Nous
entrons. Il
parle maintenant de ce qui fait son oeuvre ou de ce qu'il en fait. De
l'irruption du texte dans le vivant (dans Mythologies d'hiver),
de l'intrusion soudaine d'un texte dans une vie sans texte" qu'est
le passage du paganisme au christianisme, thème qui revient
dans les trois premiers récits du livre. Il confirme que le thème
sert le texte : l'arrivée des textes chrétiens dans
des sociétés païennes, il l'a choisie comme thème
parce qu'elle était "apte à mettre en scène
la conflagration du texte et du réel." Plus tard, il
définira
la fin de la littérature comme une causerie entre le
texte, le vivant et un tiers absent qui est Dieu (nommé ainsi
dans les premiers textes, après on pourra l'appeler différemment).
La conflagration entre le texte et le vivant, l'obstacle et la
délivrance que peut être un texte, ce qu'il dira être ce qui l'intéresse, c'est ce qui nous intéresse
aussi : la littérature. Lui, ça l'intéresse
au point que son oeuvre ne cesse d'en cerner les moyens et les fins, que
le sujet de son oeuvre, c'est la littérature, mais la littérature
vue comme jamais, presque rendue visible à nous lecteurs comme
ses personnages veulent voir Dieu : concrète et visible dans
les effets de sa gloire. C'est d'ailleurs une terrible déception que la lecture par son auteur de la vie de Bertrand dans Mythologies d'hiver. Non qu'il lise mal, ni bien non plus en fait, mais l'intensité du texte s'est perdue entre l'écrit et la voix. Peut-être parce que la force de la littérature (écrite) au contraire de tous les autres arts narratifs, est de laisser les conditions de la réception à la maîtrise du lecteur. Lecture à haute voix arrivée comme une conclusion au moment où
la confrontation s'enlisait, où Pierre Michon n'assurait plus que
le service minimum, visiblement fatigué, à un moment où
les discours des deux universitaires qui l'encadraient s'engluaient dans
la précaution et la prétérition jusqu'à devenir
incompréhensibles, au moment où les questions devenaient
inévitablement celles de singes savants Oui, voyez
comme j'ai bien lu vos livres au moment où le potentiel
d'énergie qu'il dit chercher à maintenir avant tout dans
ses textes, la seule coulée, l'unité,
s'était perdu sans recours. Mais nulle déception, car c'était attendu, et le manque peut être magnifique. D'autres questions ? Ne trouvez-vous
pas que vos livres sont décevants ? L'entretien prend fin. On parlait de littérature. On s'est tu. En sortant, je croise Pierre Michon, il est redevenu parfaitement étranger, autre, aucun rapport entre cet homme et ses textes, entre cet homme et moi. Pourtant il suffirait d'un mot, et le lien se tisserait à nouveau. Mais les mots manquent.
Sébastien Omont
Pierre Michon est né en 1945 aux Cards, dans la Creuse. Il a exercé quelques métiers sans s’attacher à aucun et, pendant quinze ans, vainement, a tenté d’écrire. Jusqu’à la publication en 1984, des Vies minuscules. Depuis huit autres livres ont suivi, huit livres brefs et intenses d’un écrivain reconnu par la critique et par ses pairs comme par le public. Dans la masse de la littérature contemporaine, les livres de Pierre Michon se distinguent par leur nécessité, attestant que la littérature n’est pas qu’un produit distrayant réductible aux lois de la consommation, mais le lieu d’une tension, d’une conflagration, comme il le dit lui-même, la collision entre le monde et le texte produit des étincelles, des images, la mise en action de systèmes antagonistes et la mise en lumière de leurs rouages. La littérature est une machine intelligente dont les grands livres montrent simultanèment la production et le fonctionnement. Pierre Michon, dans un prière d’insérer, définit trois de ses textes comme trois machines réduites, en miroir, en offrande, dans l’ombre bienveillante de trois grands moulins (Trois Auteurs). il écrit aussi que Le critique qui accepte bravement le combat, est le Don Quichotte du texte, dont le moindre coup d’aile l’envoie au tapis. Dans ce dossier nous nous tenons à la croisée de ces deux attitudes, et nous acceptons le risque de la seconde. Ce n’est pas dévouement de notre part : les livres de Pierre Michon parlent aussi de nous. |