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La Yougoslavie n'existe pas
L’ex-Yougoslavie
n’existe pas. C’est un rêve que nous avons fait. Un cauchemar qui nous fasse peur, qui nous dégoûte, qui nous mette mal à l’aise, qui nous rende coupables, un cauchemar qui nous horrifie et nous étonne. Un cauchemar comme tous les cauchemars, qui nous fasse nous réveiller heureux et soulagés d’être ici dans la vraie vie plutôt que là-bas. Nous sommes en train de nous réveiller. Les brumes poisseuses de l’horreur et de l’impuissance où nous nous débattions, commencent à se dissiper, le voile se déchire, et nous revenons doucement dans le monde raisonnable, où Croates, Bosniaques et Serbes vivront chacun de leur côté, se détesteront, mais cesseront de se massacrer. Comme dans tout cauchemar, nous avons été des spectateurs impuissants, et tourmentés par cette impuissance. Mais nous y avons pris plaisir aussi. Les cauchemars sont faits pour ça, pour que nous nous retrouvions face à face avec nous-mêmes, en une moite étreinte égoïste, en une douce psychanalyse intime, en une catharsis étouffée. Pour que nous jouions avec nos zones d’ombre, avec notre culpabilité enfouie ; avant de nous réveiller apaisés et purifiés. Le jeu est trouble mais il est sans danger. L'Occident s'est fait peur, il a cru un moment être victime de ce qui se révèle infiniment pire que la souffrance : ne pas pouvoir réagir à cette souffrance, ne pas avoir de réponse. Mais cette peur n'avait pas de sens, ce n'était pas notre souffrance. Nous avions failli oublier qu'entre elle et nous se tenait l'écran d'un téléviseur. Nous l'avons rêvée. Nous avons rêvé les observateurs de l’Union Européenne, anges douteux du détachement en combinaisons immaculées, fades éclaireurs de l’inaction. Nous avons rêvé les Casques Bleus, ectoplasmes masochistes se tirant dans le pied trois ans durant, nous avons rêvé l’ONU et les médiateurs européens, avec leur irréel désir de ramper dans la boue pour obtenir une négociation qu’ils rendaient impossible par cela même. Nous avons rêvé les voyages à Sarajevo de nos grands hommes, les initiatives spectaculaires suivies de reculades crève-coeurs, nous avons rêvé l’impuissance hurlée à tous les vents, les hymnes au renoncement, à la fatalité, bulle soufflée de l’air vicié du temps par ceux qui l’invoquaient. Nous avons rêvé les experts et les Cassandre, leur bon sens et leur réalisme. Nous avons rêvé la mort et le sang. Nous avons rêvé le brave paysan volant et massacrant son voisin. Nous avons rêvé la faille temporelle qui a permis à des images de 1945 de se glisser sur les écrans plats de 1992, nous avons rêvé les camps de la mort lente, nous avons rêvé les squelettes ambulants, les autobus de prisonniers en partance pour nulle part, et les sourires d’ogres des généraux serbes. Nous avons rêvé les enquêtes pour déterminer de quel camp venaient les obus tombant sur les marchés musulmans. Nous avons rêvé les tortures et les viols. Nous avons rêvé que ce que nous aurions dû faire en 1991, nous le faisions en 1995. Grâce à la Yougoslavie, nous avons pu vivre une guerre sans la faire. Nous avons pu nous repaître d’une fantasmagorie de cartes bariolées. Nous avons observé, fascinés, la lèpre sombre des territoires contrôlés par les Serbes peu à peu se répandre sur le blanc de la feuille de journal et des terres croato-bosniaques. Et puis, quand le cauchemar a menacé de devenir insupportable, nous avons estimé que cela suffisait. Nous c'est-à-dire la part la plus pratique et la moins rêveuse de nous-mêmes (et comme telle la plus sensible à la réalité des illusions), c'est-à-dire les Américains avons remué dans notre sommeil, nous avons rejeté les draps. Et nous avons bombardé. Nous avons mandaté l’armée croate pour faire le sale boulot, et nous avons rêvé que toutes les choses devenaient égales, la vilenie des différents camps, les territoires alloués à chacun, les malheurs. Alors nous nous sommes détachés, éloignés, nous sommes remontés, de plus en plus vite, vers la surface du sommeil. Bientôt, nous allons nous réveiller ; et déjà, la Yougoslavie d’avant la guerre se dissipe dans nos mémoires, la nouvelle réalité s’impose. Les choses sont comme elles doivent l’être. Nous n’avons jamais été là. Rien ne s’est passé.
Sébastien Omont |