La loi de la révolution

Sur "Le récit du plus important" d'Evgueni Zamiatine



     Dans les années 1910-1920, le monde change. Guerre, révolution, progrès technique... Parallèlement à ce bouleversement social, les avant-gardes littéraires et artistiques explosent : cubisme, futurisme, dadaïsme, surréalisme... Jamais sans doute l'idée de la modernité, l'idée que le monde d'aujourd'hui n'est plus celui d'hier, mais déjà un peu celui de demain, n'a été aussi forte.
      En Russie, avant, après et pendant la tourmente révolutionnaire qui va tout balayer sur son passage, se réalisent dans tous les domaines des révolutions artistiques, qui n'ont d'ailleurs pas nécessairement de lien avec le mouvement politique – comme les Ballets Russes pour la danse ou le formalisme pour la critique et la théorie littéraire. On retrouve partout la conviction que l'art doit chercher, chercher absolument à dégager des formes nouvelles.
 

     Evgueni Zamiatine (1884-1937) fut partie prenante de ce bouillonnement, de cette effervescence progressiste, au point de faire de la révolution le fondement de sa vision du monde et de sa conception de la littérature. La révolution, pour lui, ne se limite pas à la sphère sociale et politique, elle est la loi cosmique d'un monde perçu comme fondamentalement dynamique, en perpétuel mouvement :

La révolution est partout, en tout : elle est infinie, il n'en est pas d'ultime comme il n'est pas de nombre dernier. La révolution sociale n'est qu'un des innombrables nombres : la loi de la révolution n'est pas sociale, elle est cosmique, universelle, telle la loi de la conservation de l'énergie (entropie). Un jour on établira la formule précise de la loi de la révolution, et dans cette formule entreront des grandeurs numériques : les nations, les classes, les étoiles et les livres.
      Pourpre, ardente, meurtrière est la loi de la révolution. Mort il y a, mais pour que naissent une vie nouvelle, une nouvelle étoile. Et froide, bleue comme la glace, comme deux infinis glacés interplanétaires est la loi de l'entropie. La flamme de pourpre devient rose, égale, tiède, non plus meurtrière mais confortable, le soleil vieillit en une planète accueillante à l'asphalte, aux magasins, aux lits, aux prostituées et à la prison. Et pour que la planète s'embrase à nouveau de jeunesse, il faut y bouter le feu, il faut la faire dévier de la route balsamique de l'évolution : c'est la loi.
      La flamme peut se refroidir demain, après-demain (dans la Genèse, tous les jours équivalent aux siècles). Mais quelqu'un doit déjà la percevoir aujourd'hui et déjà aujourd'hui parler en hérétique du lendemain. Les hérétiques sont le seul et amer remède contre l'entropie de la vie humaine...

("Littérature, révolution et entropie", 1923, repris dans Le métier littéraire)


      Le balancement, cette remise en cause incessante qui régit l'ordre du monde à travers l'explosion révolutionnaire, destructrice et féconde, va se retrouver dans son écriture. Double mouvement, toujours : entropie-révolution, extension-condensation, métaphore-ellipse... l'un n'existe pas sans l'autre.
      Les nouvelles de Zamiatine sont terriblement courtes, denses et tendues. De ces nouvelles, "Le récit du plus important", est certainement la plus ambitieuse sur le plan de la construction. Ce qui fait l'essence même de son écriture, et qu'on rencontre dans l'ensemble de ses récits, s'y trouve comme poussé à bout.
      La densité et la tension de ses textes naissent de l'utilisation systématique de deux figures de style : l'ellipse et la métaphore. Leur combinaison vise à rendre le mouvement du récit aussi rapide que possible, en une tentative de concentration, de condensation maximale de toute l'histoire dans un moment particulier – et par définition, pour Zamiatine, instantané – celui de la crise, du bouleversement, de la bascule... bref, de la révolution.

     Le choix privilégié d'une forme courte – la nouvelle – répond à cette quête de l'instantané, où l'auteur cherche à atteindre la plus grande densité de sens possible en un point donné pour communiquer au lecteur le sentiment d'une intensité extrême. Mais, simultanément à cette concentration temporelle et sensitive, les récits de Zamiatine ont aussi une tendance à l'élargissement maximal de la perspective dans le temps et dans l'espace, et dans toutes les directions. L'homme, saisi comme un microcosme où cristallise l'instant de la crise révolutionnaire, l'est en même temps comme un point, un insecte minuscule dans le macrocosme de l'Histoire et du Cosmos. Les planètes, les astres, les humeurs de la Terre – tremblements, canicules, glaciations, inondations..., comme les Âges du passé – guerres, invasions, chasses préhistoriques..., sont convoqués pour donner du sens et éclairer toujours ce même moment – la révolution – dans des nouvelles presque toutes situées au temps historique de la Révolution russe.
     Ce n'est nulle part poussé aussi loin que dans "Le récit du plus important", qui se déroule simultanément, pendant la même journée, sur trois plans différents. Celui, humain, d'une lutte entre villageois bolcheviks et sociaux-révolutionnaires pendant la guerre civile en Russie ; celui, microcosmique, de la vie d'une chenille ; et celui, macrocosmique, de l'extinction d'une race d'êtres mystérieux, mi-humains du futur, mi-dieux, qui vivent et voyagent dans le monde glacé des astres. Cette extension dans l'espace se double d'une extension dans le temps, puisque la lutte entre Sociaux-Révolutionnaires et Bolcheviks est rapportée à la résistance de la tribu des Drevlianes face à l'État centralisateur russe varègue, mille ans plus tôt au même endroit ; et que les hommes des étoiles peuvent figurer le futur de l'humanité. Ces différents plans secondaires jouent un rôle de métaphore par rapport à l'histoire première, celle des villageois, et, en créant, par leur mise en relation plus ou moins consciente par le lecteur, un phénomène d'échos, ils donnent à cette histoire une profondeur spéciale.
      Ainsi le temps paraît venir s'accumuler – comme les individus d'une foule brusquement arrêtée s'empilent les uns sur les autres – dans la seconde qui précède la fin, la transformation de la vie en autre chose – et ceci sur les trois niveaux : la chenille va mourir ce jour-là pour devenir papillon ; par l'acte d'amour qu'il accomplit pendant sa dernière nuit, Koukoverov, le Social Révolutionnaire condamné à être fusillé, va transmettre la vie ; enfin, les derniers représentants de la civilisation de l'espace vont, par leur disparition violente, donner naissance à un monde nouveau

     Zamiatine voit le monde selon une perspective brutalement vivante, tendue à l'infini dans le cycle incessant de la destruction-génération, auquel répond dans son style, le recours à la métaphore et à l'ellipse.
      La métaphore rassemble les morceaux d'un univers, qui, soumis à la conflagration révolutionnaire, explose, se désagrège, se remplit d'incertitudes et perd son sens. L'ordre que la métaphore ramène, le lien qu'elle rétablit entre les éléments hétérogènes du Cosmos et de l'Histoire, l'ellipse le détruit concurremment, elle n'est que chocs, dislocations, à-coups, ruptures... comme la révolution.
      Mais la métaphore aussi assure une fonction révolutionnaire. Par le rapprochement soudain d'objets lointains, des perspectives inconnues se révèlent, le monde se laisse voir selon un angle nouveau.
      La révolution est infinie, et l'écriture de Zamiatine ne se détend jamais. Les images affluent, abondent, pleuvent comme une pluie de météorites jamais interrompue. Il y a quelque chose de mathématique dans la rigueur, l'épure de ce style. Cette écriture est pleine de métaphores géométriques ou astronomiques, elle se déploie selon un certain mouvement mécanique, heurté, saccadé et inarrêtable, celui de la Machine lancée dans la course furieuse vers Demain.
      Ce qui fait au final un art brutal, haché, instantané, épiphanique, explosif, mais aussi suggestif, sophistiqué, évocateur, qui progresse par collisions successives. Le récit ne coule pas, il jaillit.

     Et tout ce qui précède ne doit surtout pas donner l'impression que Zamiatine tombe dans le travers d'un formalisme froid. Ses moyens révolutionnaires sont toujours mis au service de cet autre universel qu'est l'Homme. Ses nouvelles mettent en scène des personnages profondément humains aux prises, soit avec les dangers de la crise révolutionnaire, comme les amants du "récit du plus important", où de la mort surgit une vie nouvelle, soit avec l'entropie de la vie de tous les jours, engourdie, routinière, banale, dont ils s'échappent (ou essaient de le faire) par la rupture brutale, révolutionnaire, telle Sophia dans "L'inondation", qui sauve son mariage par un crime. Pour autant, jamais l'humain n'est sacrifié à l'idéologie. Le problème essentiel de tous ces êtres reste la relation entre un homme et une femme. Dans la tourmente où ils se trouvent plongés, où leur existence est mise en jeu, l'expérience fondamentale de Koukoverov et Talia reste la découverte qu'ils font l'un de l'autre – l'amour.

 

Sébastien Omont

Bibliographie d'Evgueni Zamiatine :

Nouvelles
La caverne (contient "La caverne", "Le récit du plus important" et "Le fléau de Dieu"), 10/18, 1975.
La caverne (contient "Trois jours", "Les entrailles", "Le Nord", "La caverne"...), Points. Seuil, 1989.
L'inondation, Points. Seuil, 1988 pour la traduction française.
Le pêcheur d'hommes, Rivages. Poche, 1989.

Roman
Nous autres, L'Imaginaire. Gallimard, 1971.

Essais
Le métier littéraire, L'Âge d'Homme, 1990.