Nord-Sud

Parcours chez Russell Banks

 

Départ
Les personnages des romans de Russell Banks respectent le tropisme américain du départ, ce qui revient, pour eux, à quitter les collines matricielles de Nouvelle-Angleterre, c’est-à-dire le vieux centre devenu périphérie, la région la plus anciennement peuplée des Etats-Unis, celle des pèlerins du Mayflower et des sorcières de Salem, l’origine américaine.
Ce départ devient vital, littéralement : il faut secouer le froid, la neige, l’assoupissement de bourgs en déclin, l’engourdissement, l’entropie, sous peine de dégradation et de mort. Wade Whitehouse à la fin d’Affliction s’évanouit dans la neige, ses traces se perdent : ou il a succombé sous l’hiver, ou il a réussi à se construire une nouvelle vie loin de son village, ailleurs. Le narrateur de La Relation de mon emprisonnement finit par se dissoudre dans sa cellule sous les attaques de la maladie, au contraire du héros de Sous le règne de Bone qui fuit sa ville natale pour échapper à un incendie et à la vengeance d’une bande de malfaiteurs.

L’Ouest enfui
Tous les romans de Russell Banks commencent donc dans le cœur originel des États-Unis, et la majorité de ses héros s’en échappent ; mais, contrairement cette fois à la tradition américaine, le voyage ne se fait pas vers l’ouest.
Sal Paradise, le héros de Sur la route de Jack Kerouac (enfant de Lowell, Massachussets, en Nouvelle-Angleterre) prenait le chemin de l’ouest pour, dans un premier temps, se retrouver coincé, englué dans les montagnes désertes du Nord-Est ; avant d’arriver à rejoindre Denver, au cœur du Far West, puis San Francisco, le bout de la piste, où allait se déployer la nouvelle vie de la révolution beatnick, puis hippie. Au XIXème siècle déjà, dans les romans de Fenimore Cooper, la Nouvelle-Angleterre était le lieu de l’extinction (Le Dernier des Mohicans), et l’ouest la piste d’un nouveau pays et d’une nouvelle littérature (La Prairie). Soif d’espace, vertige devant l’immensité et tous les possibles, jubilation ambulatoire, plaisir de la nature, effroi bienheureux, panthéisme, chantés à l’origine des lettres américaines par Walt Whitman, le barde errant de Feuilles d’Herbe dans un style bien différent.
Banks pendant longtemps va ignorer cette horizontale de l’accomplissement. Le voyage, la fuite, le nouveau départ se fera Nord-Sud : vers la Floride (Histoire de réussir, Continents à la dérive) ou la Jamaïque (Le Livre de la Jamaïque, Sous le règne de Bone), et va se doubler en creux, dans le secret, du parcours inverse de clandestins qui cherchent un monde meilleur dans le Nord, les Haïtiens Claude et Vanise Dorsinville dans Continents à la dérive, le Jamaïcain I-Man dans Bone, ce qui dessine un cadre dans lequel les Etats-Unis ne sont plus seuls, gorgés d’eux-mêmes, d’immensité et d’innocence : l’inframonde du Sud toque à la porte.
L’ailleurs, quand Banks commence à publier (début des années soixante-dix) ne se trouve donc plus dans la profondeur de l’État-Continent, la synecdoque ne fonctionne plus : L’Amérique, c’est aussi au sud du Rio Grande et de la Floride ; ce qui réveille un écho, là aussi secret, souterrain, dans la littérature américaine, où le trajet Nord-Sud est celui de la mauvaise conscience, de la déception, de la fuite, de la marge, et ceci dès la descente du Mississippi de l’orphelin Huck et de l’esclave fugitif Jim dans Les Aventures d’Huckleberry Finn de Mark Twain (1885). Kerouac, une fois l’élan initial brisé, va prendre le chemin du Mexique (troisième tiers de Sur la route ; Tristessa, Les Anges de la désolation, beaux livres déprimés), que suivront aussi les héros gothiques flamboyants d’un contemporain de Banks, Cormac McCarthy (Méridien de sang, La Trilogie des confins).

La fuite du père
Huckleberry Finn embarquait sur son radeau pour fuir la violence de son père indigne. On retrouve ce motif de manière récurrente chez Russell Banks. Le voyage possède avant tout un enjeu initiatique : devenir un homme, malgré la trahison du père.
Celui-ci défaille : il fuit, abandonne sa famille (Histoire de réussir, le père biologique dans Sous le règne de Bone), la délaisse (La Relation de mon emprisonnement, Le Livre de la Jamaïque), étouffe ses enfants (Affliction, Pourfendeur de nuages), ou, trahison absolue, les viole (De beaux lendemains ; le beau-père de Bone). Dans tous les cas, il ne les aide pas à passer à l’âge adulte.
Or le père fonde l’Amérique : depuis les pères pèlerins du Mayflower, les pères fondateurs, George Washington, Thomas Jefferson, Benjamin Franklin, jusqu’au modèle de la famille de pionniers, dont le père marche en tête dans la forêt sauvage, le fusil sur l’épaule, pour protéger les siens de l’ours, de l’indien, de la bête incivilisée. Le père suprême, enfin et avant tout, c’est Dieu qui a donné à ses enfants puritains cette terre promise qu’est l’Amérique.
Chez Banks, comme le père manque, le fils, pour espérer devenir un homme, doit lui échapper. Dans certains cas, la quête réussit, comme dans Histoire de réussir et Sous le règne de Bone, aux titres explicites. Dans d’autres, elle échoue, et il faut maintenant nous attarder sur le seul roman de Banks où on trouve un parcours Est-Ouest : Pourfendeur de nuages.
L’action se déroule un peu avant la guerre de Sécession (1861-1865), autour de la figure réelle de John Brown, patriarche puritain et anti-esclavagiste fanatique, dont la geste est narrée par son troisième fils, Owen.
Le père - doublement puisque également prêcheur - entraîne ses enfants dans son combat contre le mal, l’esclavage, et pour cela les mène à l’ouest, jusqu’au Kansas, terres neuves dont il faut décider si elles seront esclavagistes ou abolitionnistes. Mais au Kansas, certains de ses fils se sépareront du père, d’autres, dont Owen, deviendront sous ses ordres des assassins. Le voyage dans l’ouest, entrepris pour le bien, n’a donc conduit qu’à la dégradation et à la chute, et il faudra revenir dans l’est, pour finir par un désastre en Virginie, au sud, là où les pères banksiens connaissent l’accomplissement de leur défaillance (Le Livre de la Jamaïque, Continents à la dérive, Bone), l’échec de rêves faussés dès le départ, car démesurés, au-delà de leurs compétences et de ce qui est juste. Les pères trahissent parce qu’ils mentent, et ils mentent parce qu’ils se croient autres que ce qu’ils sont. John Brown n’est ni un libérateur, ni un patriarche biblique, mais un petit fermier de Nouvelle-Angleterre, et il ne lègue rien d’autre à son fils que son échec et son mensonge, le condamnant à être un réprouvé, un hors-la-loi, un fantôme qui se terrera le reste de sa vie sur une colline désertique face au Pacifique. La violence et le mensonge des pères a transformé la terre promise en terre vaine.
Les fils devront donc se débrouiller seuls, trouver leur propre voie qui ne sera pas celle, vers l’ouest, des pères.

Retour
Il leur faut partir vers l’ailleurs, un ailleurs qui est au sud, comme Bone fuyant la violence sexuelle de son beau-père, pour suivre les pas de son père spirituel, celui auquel on n’est pas lié par le sang ou par la société, I-Man, le rasta jamaïcain, dont l’enseignement non-directif lui permettra, quand il retrouvera son père biologique, Doc, de refuser la violence de celui-ci. Symboliquement, Bone s’affranchira de son père, devenant adulte et autonome, en couchant avec la compagne de Doc, lors de ce qui sera sa première expérience sexuelle.

Dans les livres de Russell Banks, on part vers le sud pour essayer de vivre, pour échapper à l’emprise du père, à la fatalité de la filiation, aux pesanteurs historiques et sociales - Ce qui est la condition pour pouvoir retourner vivre en Amérique, car si les héros sont devenus capables de voir qui ils sont sans se mentir, ils savent qu’ils sont américains.


Sébastien Omont