Reines d'un soir



Jeudi

     En montant la pente raide qui comme chaque soir l'essouffle et lui fait maudire le parcours du bus, elle entend un pas qui claque en écho au sien dans la nuit noire, un pas qui se confond avec le sien, qui cherche à s'y confondre.
     Elle ne peut réprimer un frisson. Les nuits restent fraîches. Vivement l'été et que les grillons vous montent aux jambes, pense-t-elle, les nuits où on a chaud et où on ne dort pas... Son regard retombant sur le décor environnant la fait marcher plus vite. Elle avance entre d'anciens vergers de vieux pommiers torturés, vieillards convulsionnaires saisis dans leur douleur par quelque antique sorcière amoureuse, éprise en dérision. Elle sourit et laisse sa main tendue effleurer les haies d'aubépines entrelacées, les poteaux de bois vermoulu qui, autrefois, soutenaient les clôtures, et qui, maintenant, se laissent soutenir par elles qui ont su trouver dans les arbres et les haies vives des soutiens plus solides où crocher leur barbelé ; elle aime l'enchevêtrement de tous ces vieux refus.
     Elle tressaille.
     Les pas montent toujours derrière elle. La distance entre eux inchangée, comme si c'était son fantôme familier qui la suivait.
     Elle presse encore l'allure, et, au carrefour suivant où un lampadaire écarte faiblement l'océan de la nuit, elle attend.
     Les pas ne mettent pas longtemps à sortir de l'ombre, leur claquement hésite, ralentit, puis, amplifié, s'arrête.
     Elle sourit en reconnaissant Philippe. Elle ne peut s'empêcher de se sentir flattée qu'il l'ait suivie. Il n'habite pas loin, mais il n'aurait pas dû passer par là.
     Il avance jusqu'à elle et s'immobilise, gauche, embarrassé.
     Elle joue la surprise :
     – Tu savais que c'était moi ? Pourquoi tu ne m'as pas appelée ?
     Il hésite :
     – Ecoute, je voulais te parler... mais... je n'osais pas, voilà !
     Il se balance d'un pied sur l'autre, une mèche blonde lui retombant sur l'oeil obstinément baissé. Elle doit s'avouer qu'il lui plaît ainsi.
     Il reprend la parole :
     – Tu viendras à la fête chez Thierry, samedi ? J'aimerais bien que tu y ailles avec moi...
     La nuit devient plus noire. Elle se met à l'unisson.
     – Tu sais, mon père ne veut pas que je sorte le soir, enfin, pas à des fêtes... je ne crois pas que je pourrais venir...
     Il a fait un pas en avant, il lui tient le bras maintenant :
     – Ecoute, fais un effort. Essaie de convaincre ton père, raconte-lui des histoires... Laure, ça me ferait vraiment plaisir que tu viennes...
     Il a essayé de prendre un air de tombeur pour dire ça. Il l'a prise par les épaules.
     – Non, désolée, mais c'est impossible. N'insiste pas !
     Son ton est sec. Pourtant il se penche et essaye de l'embrasser, maladroitement, parce qu'elle s'est rejetée en arrière en détournant la tête. Ses lèvres atterrissent sur le maxillaire inférieur droit, son nez vient s'écraser au milieu de la joue.
     Elle le repousse, elle est furieuse, elle se passe la main sur les lèvres bien qu'il ne les ait pas touchées. Elle sourit méchamment, à trois mètres de lui à présent. Son souffle s'est précipité.
     – De toutes façons, samedi, je ne peux pas  !
     En détachant bien les mots.
     Il reste planté au pied du lampadaire. Défait, les bras ballants.
     – Pourquoi ?
     Elle a recommencé à grimper la pente, et disparaît peu à peu dans l'ombre. Elle s'arrête juste à sa limite, le regarde bien en face :
     – Parce que c'est la pleine lune, crétin !

     À mesure qu'elle s'éloigne, son coeur s'allège. Elle sourit aux nuages qui découpent le ciel de différentes nuances de noir. Au milieu des prés désolés les arbres méditatifs se plient et se tendent comme de pauvres mendiants trop solitaires. Elle parcourt le reste du chemin d'un bon pas, atteignant rapidement la maison qui, depuis un bon moment déjà, l'appelle de ses lumières sans surprise.

     – Tu rentres bien tard.
     La voix du père au-dessus du journal, sous les lunettes.
     – Mais à temps pour le dîner ! J'ai été faire des courses avec Marine !
     – Qu'est-ce que tu as acheté ?
     La voix de la mère depuis la cuisine.
     – Oh, juste un petit pull. Et une ceinture.
     – Et tes devoirs ?
     À nouveau le père.
     – J'en ai fait une partie pendant mon heure de perm' ; je finirai le reste après le dîner.
     Elle l'embrasse. Rien ne peut la mettre en colère ce soir. Elle se sent guillerette, énervée. Débordante d'énergie. Qui demande à se libérer. Dans la cuisine, par exemple. Et puis c'est l'occasion d'être gentille.
     – Bonsoir, maman, je peux t'aider ?

     Autour de la table, toute la famille est réunie. Le père, les quatre enfants, attendent, les mains posées bien à plat de chaque côté de l'assiette. La lumière convenable de l'abat-jour jette des scintillements discrets sur la table aimablement dressée. Verres, couverts, serviettes dans leur rond, salières, dessous-de-plat, teintes chaudes des meubles cirés, lourds rideaux, douceur de la moquette sous les mules, rien n'est ostentatoire, mais tout suggère qu'ici rien ne manque, qu'ici on vit bien.
     Le tablier ceint, les cheveux relevés, une mèche évadée sur le front brillant, signe et conséquence de l'honnête labeur domestique, la mère arrive de la cuisine, tenant entre ses mains le plat fumant. Elle le pose sur la table, enlève le tablier, remet sa mèche en place, le père sert les enfants. Tandis qu'elle s'assoit, il la sert à son tour, et enfin lui-même. Puis tous, ils se mettent à manger, et les chocs des couverts contre les assiettes se mêlent aux voix qui montent, tantôt enjouées, indignées, futiles, réprobatrices sans violence.
     Ici on a tout ce qu'il faut.

     Après le dîner, elle monte dans sa chambre, s'assoit à son bureau et prétend faire ses devoirs. Son attention se dérobe sans cesse vers la nuit noire derrière la fenêtre, vers les champs obscurs et les bois dépenaillés dévalant les pentes tout autour de la maison, assemblage inquiétant d'ombre et de mystère où les certitudes de l'Homme le fuient pour se retrancher provisoirement dans ces demeures qu'on illumine, comme autrefois on allumait des brasiers dans la nuit pour éloigner les loups et toutes les bêtes, et toutes les idées qui rampent dans les ténèbres. Elle se sent jeune et elle grince des dents. Elle retourne à ses devoirs. Demain, elle devra trouver un moyen d'éviter Philippe, elle ne veut même pas y penser. Il lui plaisait bien pourtant, mais quel crétin d'avoir parlé justement de samedi... de samedi alors qu'il y a tellement d'autres jours dans la semaine – et même dans la vie.
     Elle finit ses devoirs et elle range ses affaires à la lumière de la lampe de bureau rouge vif. Elle prépare son sac pour le lendemain, jette un regard méprisant au bellâtre qui orne l'affiche de Robin des Bois qu'elle a accrochée au mur il y a quelques années uniquement parce qu'elle sentait quelque chose de touchant dans ce film raté, quelque chose qui la concernait personnellement, et qui était justement qu'elle se soit rendu compte qu'il était raté. Si elle avait punaisé le brushing ébouriffant sous ses jeunes yeux, c'était qu'il marquait un passage pour elle, elle avait senti qu'elle allait l'abandonner. Et maintenant, c'était fait, elle était prête pour la grande forêt, la vraie, celle sans les artifices hollywoodiens qui rassurent les enfants. Elle passa dans la salle de bains dont toutes les nuances de rose professaient que c'était là une pièce dévouée aux soins du corps.


Samedi

     Hier, elle s'est retrouvée face à Philippe. Elle a eu le tort de s'isoler un peu dans la cour pendant la pause de midi.
     Elle s'était adossée à un arbre et elle considérait d'un air sarcastique le banc autour duquel s'étaient groupés ses amis. Toujours le même banc, toujours les mêmes. Avec Marine qui comme d'habitude tenait le crachoir au centre du groupe.
     Elle se dit qu'à la même heure, la cour offrait toujours le même spectacle. Les Seconde parqués sur la gauche avec leurs vilaines dégaines, une grosse masse vaguement mouvante devant la porte qui donnait accès aux salles de cours, traversée par deux files indiennes qui y entraient et en sortaient en une molle entreprise de recyclage sans résultat (ceux qui sortaient du bâtiment revenaient très semblables à ceux qui y étaient entrés). A côté de l'entrée de la cour, les deux skinheads du lycée plantés sur leur perchoir habituel, la rambarde de béton au-dessus de la rampe d'accès au garage, tels deux oiseaux de mauvais augure, tels les personnifications concrétisées de tous les péchés dilués dans cette cour où tous les individus se fondaient dans le grand corps scolaire. Tels les bestiaux malfaisants des allégories moyenâgeuses. Elle se sourit intérieurement. L'image était bonne. Félicitations. A l'opposé, à sa droite, Marc le corbeau, tout en noir, solitaire et dédaigneux, toujours à faire la gueule assis sur les marches de l'infirmerie où personne n'allait jamais – pas pendant les interclasses en tout cas – celui-là non plus, elle ne l'aimait pas. Pas comme les deux autres toutefois, mais quand on reste son coin et qu'on veut en même temps si manifestement attirer l'attention, on fait chier. Il faut faire preuve d'un minimum de sociabilité, non ?
     Philippe était arrivé par-derrière, avait demandé une explication, tout en essayant lui-même de s'expliquer. Elle ne lui avait même pas répondu. Les mains derrière le dos, cambrée contre l'arbre, elle s'était contentée de le toiser, glacée, indifférente, appartenant déjà tout entière au lendemain, à samedi.

     Et samedi c'est maintenant.
     Elle ne tient pas en place, elle tremble. A son bureau tout l'après-midi, parce que ça lui permet de rester seule, et de suffisamment persuader son père de l'avancement de ses devoirs pour qu'il la laisse aller passer la nuit chez Marine comme prévu, elle doit se contenir pour ne pas transmettre à toute la maison les ondes qui la traversent. Elle ne se possède plus.
     À l'heure du dîner la parcourent des vagues nerveuses qui agacent ses parents, et qui les intriguent aussi. Heureusement, Marine apparue au dessert mit tout le monde de bonne humeur par sa volubilité impossible à arrêter ce soir-là, et elles purent s'éclipser.

     Dehors flambaient mille espoirs. Le ciel dégagé dans l'obscurité se préparait à l'arrivée d'étoiles innombrables – qui en fait étaient déjà là, mais non encore dévoilées. Elles suivaient la route qui à flanc de colline ne montait ni ne descendait. Marine avait passé son bras sous le sien et elles allaient d'un bon pas, traversant de loin en loin des hameaux de deux ou trois fermes dont les murs aveugles tournaient le dos à la route et donnaient le sentiment de passer entre deux prisons qui ne demanderaient qu'à recevoir deux nouvelles prisonnières, mais elles en sortaient vite et elles se rassuraient aux ombres complices des arbres et des prés. Leurs pieds glissaient sur le macadam, elles riaient.
     Elles suivirent un chemin qui courait sur la lisière d'un bois, toujours au flanc de la montagne. Elles marchèrent longtemps, accrochées l'une à l'autre. Quand leurs yeux se rencontraient, de grands éclats de rire venaient se briser sur le silence. Elles marchèrent jusqu'à se retrouver entre deux rangées d'arbres, sur le chemin qui s'enfonçait dans les bois. Des châtaigniers et des fresnes, des buissons de houx et d'aubépines leur faisaient une haie d'honneur, gardiens vagues et respectueux, inquiétants, qui les gardaient sur la voie juste.

     Elles arrivèrent à une clairière qui faisait un creux dans la masse de la forêt. Une grosse roche plate en occupait le centre autour de laquelle une vingtaine de personnes attendaient. Elles se tenaient immobiles, seules, coupées des autres, concentrées sur elles-mêmes et sur ce qu'elles savaient devoir arriver de manière imminente, du plus profond de leurs entrailles.
     Elles prirent place avec les autres, debout, tournées vers l'autel. Involontairement, elles s'étaient légèrement écartées l'une de l'autre. Chacune est seule. Sur l'autel, étendue comme une morte, une jeune fille nue. Derrière elle, un officiant à la longue barbe noire, figé, se concentre. Autour de la pierre, des visages connus, d'autres inconnus, des rencontres de chaque jour réclamées par la ronde des relations sociales, ici pulvérisées. Des visages connus, ici étrangers à eux-mêmes, tous inconnus.
     Ils attendent.

     Tout à coup, la clairière s'illumine. Toute chose est visible comme en plein jour, mais baignée de cendres, lumineuse comme une absence, un jour marginal, un pur reflet, le secret de la vraie vie. Tout ce qu'ils connaissent et peuvent nommer est là, l'herbe, les arbres, les corps des autres, la réalité présente mais transfigurée en un rêve de nuit par d'autres couleurs, l'absence de couleur, une seule couleur... Et par-dessus le voile qui reste, la vie émerge, fragile, incertaine, adolescente...
     Ils ont tous levé la tête vers la pleine lune, gonflée de méchanceté, superbe, et ils l'ont saluée. Un long hurlement est monté vers elle, un hurlement comme on croit que font les bêtes et qui fait peur aux bêtes. Derrière l'autel, l'officiant a commencé à chanter la messe.
     De belles syllabes étrangères entrecoupées de temps à autre d'un peu de français, pour que l'assistance comprenne de quoi il était question.
     Mais elle le savait.
     Des frissons montent à l'assaut de la chair. Pendant que la cérémonie se déroule, les rayons de la lune la pénètre, libérant peu à peu la tension qui la tenait comme une vipère se délove au sortir de l'hiver, s'étire pour mesurer sa propre longueur, pour se persuader de sa vie, de sa force. Et elle sent bien que ses articulations sont élastiques, son corps débordant de sève, de liquides intimes et secrets qui ne demandent qu'à lui venir aux lèvres pour la précipiter hors d'elle. Déployée dans l'espace, elle domine les arbres, les maisons, les collines, la pointe de ses cheveux balaie les étoiles tandis que la carte lumineuse de la vallée depuis Grenoble jusqu'à Chambéry s'inscrit dans sa tête, les routes, les commerces, les usines, les entrepôts, les administrations, des milliers de vies écrites en lignes fluorescentes.
     Comme plusieurs membres de l'assistance, elle commence à se déshabiller. Dégagée, sa peau parle à l'air, au vent, aux feuilles tremblantes, à l'âme des sorcières sous les pierres.

     La voix de l'officiant chasse le monde.
     Ils reprennent en choeur.

     Elle se tourna vers Marine qui lui renvoyait un sûr reflet d'elle-même. Nues toutes les deux, souriant excessivement de ce sourire grimaçant prêt à éclater en un rire sardonique grêlé métallique à l'infini d'enfer sur la courbe sombre des prés qui de tous temps avait terrorisé les hommes par les nuits les plus claires, leurs yeux brillaient. Est-ce que tu arrives à y croire, Marine ? A ce qui nous arrive ? A ce qui se passe en toi ? A cette joie ?
     Horribles grimaces, yeux exorbités ; belles à se donner, elles s'approchent l'une de l'autre. La langue de Marine envahit sa bouche à elle comme une grosse bête, un animal décidé et pesant, une chaude limace épileptique, un ours. Leurs corps se sentent, hanche contre hanche, seins contre seins, leurs doigts creusés se tirent vers le bas pour permettre à leurs articulations aux coudes de se toucher, là où la chair est tendre, au creux du bras... Dans la clairière beaucoup bougent. Sa langue se love contre celle de Marine, l'embrasse, l'enlace, l'enserre, l'enveloppe, lui rend la pareille, guerre ou parade amoureuse d'être avec une de ces bêtes noires de la nuit, de celles qu'on ne voit jamais, qu'on devine et qu'on sent, leur masse tout autour de soi, en soi, sur soi... Leurs sexes se collent, se pressent, voudraient rentrer l'un dans l'autre, mais n'y arrivent pas. C'est impossible. Pas loin, pourtant.
     Elles se séparent.
     Dans la nuit, éclairés par la lune, les corps flottent irréels. Ils ne retrouvent leur poids que quand on les touche. Dispersés aux quatre coins de la clairière, écartelés dans les positions les plus mystérieuses, ils brûlent. L'officiant continue à psalmodier, à chaque verset sa queue entre dans la jeune fille immobile sur la pierre et la bouge.
     À leur gauche, irrésistiblement soudé à la boulangère avec qui sa mère a plaisir à parler le dimanche matin, Marc. Un peu plus loin, un couple qu’elle connaît monte à l'assaut d'un jeune homme, la terre se couvre d’un chaos bienfaisant, d’une rage. La connaissance bout dans un grand chaudron.

     Maintenant Laure tourne autour des gourdins que les hommes ont au ventre et qu'ils fichent en elle. Elle va, court à leur rencontre, oublie tout ce qui ne l'enflamme pas à l'intérieur.

Elle se trouve calme, détachée, dans la fureur des accouplements, les dégueulis des sens, hurlante, son corps en elle libéré, la langue dardée, animal marin hors de sa conque, transcendée, illuminée, spirituelle ; mains, sexes sur elle : autant de plus-value – l'excès de chair  : s'y perdre la tête, s'en droguer, s'en lécher les doigts. Baignée de lumière sous la lune, sous l'oeil froid des arbres, elle atteint à quelque chose d'inexprimable. A la paix. Sortir de soi et être en soi, ne plus s'entraver soi-même. Etre enfin la funambule qui marche la tête en bas, comme une plume. Paix de l'âme qui se regarde sans ciller, étoiles, vent, feuilles... harmonie. Elle rugit, deux sexes la pénètrent maintenant. Elle se tord, espère que ses cartilages vont craquer, ses ligaments céder. Un magma de corps s'est formé au centre de la clairière, bête grouillante, primordiale. Elle, elle avale tout ce qu'elle peut, queues, seins, cons, mains, s'ouvre autant qu'elle peut. Elle flotte au-dessus de la forêt, les voit tous là, tache pâle sur l'herbe sombre de la clairière, se voit elle-même, explosée, divaguante, reconnaît un de ses professeurs du lycée, ce qui n'a aucune importance, sent tout son corps se rompre, se défaire, se rendre, se détruire. S'oublier enfin. Oubli. Oubli de soi.

     Elle s'arrache au sexe de Marc qui vient d'éjaculer en elle, voit vaciller dans ses yeux la lueur de folie qui le lui rend sympathique.
     Bientôt la bête va s'amollir, ralentir ses mouvements, devenir grouillement, vagissement prolongé, molle vibration. Elle se traîne hors de la mêlée. L'office est accompli, il n'a plus de raison d'être.
     Maintenant elle se sent prête pour la nuit. Maintenant la nuit peut venir, elle se sent prête à s'y jeter.

     Elle voit Marine la suivre, se tenir dans son ombre, attendre. Comme elle apaisée, foutue, ouverte, retournée, des sécrétions sur tout le corps – le corps large et respirant – calme. Elles se regardent, laissent couler un rire cristallin et se lancent sur le chemin qui descend la colline.
     La lune observe leurs courses, leurs sauts au-dessus des ornières, par-delà les ronces, pour dire l'ivresse de se posséder quand on s'est perdues.
     Elles s'arrêtent à un carrefour. Sur un monticule moussu pareil à celui qu'elles ont au ventre. Elles s'immobilisent. Le chemin descend jusqu'à une clôture de barbelés qui les sépare d'un pré en pente.
     La suite qui est là leur fait peur. La suite qui est là les regarde depuis l'autre côté de la clôture. La suite leur coûte et les envahit d'une chaleur délicieuse. Des mares d'ombre trouent l'herbe pâle.
     Marine lui jette un coup d'oeil et lui demande de la laisser y aller la première. Elle acquiesce silencieusement.

    Plus tard, quand Marine gît dans l'herbe haute, haletante, les cuisses éclaboussées, vaincue, sauvée, elle avance et s'agenouille à son tour.
     Dans les secondes où elle attend à quatre pattes, elle a une conscience très aiguë de la douceur de l'herbe, de la fraîcheur de l'air sur sa peau, de son corps dans le monde, et la nostalgie la prend de toutes les nuits de la terre. Quand le bouc la pénètre, elle se raidit, puis se relâche vite pour moins souffrir. Le rythme surtout l'étonne, il n'a rien d'humain, il fredonne la frénésie d'un autre ordre, une autre impatience. Il vide de ses coups ce qui restait en elle. Elle n'a plus ni honte ni honneur. Son regard se perd dans les formes nocturnes.

     Elle se relève autre.

     Ce ne sont plus des yeux de femme que rencontrent ceux du bouc. Il bêle la vieille terreur oubliée que son instinct lui jette au coeur, cette odeur de peur, de déchirement, de gueules de la nuit, une odeur hurlante de poils et de dents. Il veut fuir, il tournoie sur lui-même, mais la jeune fille est déjà sur lui. L'autre, de l'autre côté, l'a saisi aussi. Il tombe, blesse la nuit à coups de sabots. Les dents petites déchirent la laine rêche de sa gorge. Le sang coule.
     Elles se redressent écarlates, barbouillées de noir à la face de leur mère ironique.
     Elles se font face, les deux jeunes filles au coeur lisse. Se montrent les dents. Rictus. Sourire. Soeurs. Ennemies.
     Leur sang bat plus vite. Elles ont repris le chemin. Elles vont en silence, selon un étrange trot. Elles doivent se retenir pour ne pas se laisser tomber à quatre pattes.
     En regardant Marine, il semble à Laure que son visage s'est étiré, aiguisé, durci ; elles sont soeurs plus essentiellement, plus brutalement qu'avant, elles sont soeurs de sang, soeurs de race ; et la lune leur est liée plus tristement qu'avant ; quand elle pose les yeux sur elle, une grande mélancolie lui serre le coeur, plus poignante et plus affligeante de ce qu'elle ne la comprend pas... mais très douce aussi... pour l'exprimer malgré tout, elle éprouve une envie de hurler qu'elle contient parce qu'elle sent que ce n'est pas le moment, que le silence doit être préservé.
     Elle se contente d'adresser au disque pâle un long regard en clignant des yeux, la langue au coin des lèvres.
     Sa fille soumise.

     Une silhouette se détache de l'ombre au croisement.
     – Laure ?
     Elles s'arrêtent.
     – Laure ? Marine ?
     Elles ne bougent toujours pas.
     Philippe avance dans une tâche de lune sur le sentier.
     – C'est quoi ce mauvais plan ? J'étais sûr que c'était un truc comme ça ! Un truc pas net !
     Sa voix s'étrangle de stupéfaction et d'indignation. Et de désir aussi derrière tout le reste. Il ne la quitte pas des yeux, descend le long de son corps, remonte. Elle lui rend son regard, très calme, son oeil frissonne d'un éclat oblique. Elle s'approche lentement, Marine à côté d'elle.
     Il sent que quelque chose ne va pas, ne peut détacher les yeux de sa chair.
     – Qu'est-ce qui se passe ? Laure, tu vas me dire...
     Il reçoit tout ce corps désiré d'un seul coup, sur lui violemment, au point qu'il tombe à la renverse sur le chemin. Un choc étourdissant sous les muscles tendus qui le pressent, une extase qui ne dure qu'un instant, le temps de voir s'ouvrir la bouche aux lèvres curieusement maquillées d'incarnat, les canines trop aiguës, les molaires en dentelle... la bouche qui se referme trop bas, sur la veine jugulaire, qui s'enfonce en lui, profondément, infiniment... jusqu'au coeur qui bondit de joie dans un dernier sursaut et qui s'éteint.

     Elle se relève un peu étourdie. Son corps tremble, Marine la soutient. Ses paupières battent, comme si la lueur qui, tout à l'heure, va poindre à l'Est, l'éblouissait déjà. Elle soupire sous la lune. Vidée, égalisée, ternie, elle se laisse aller aux derniers moments de la nuit.

     Demain, aujourd'hui déjà, on est dimanche.


Dimanche

     Dimanche, la peur du loup va revenir sur les Alpes.

     Dimanche, demain, aujourd'hui déjà, elle va devoir se glisser dans la chambre de Marine, laisser longtemps couler sur elle l'eau de la douche qui emportera les bribes de vie palpitant encore à la surface de sa peau sale, se coucher dans les draps froids à côté de Marine, l'étreindre en espérant vainement retenir ce qui la fuit, cette vie, puis s'en écarter à mesure que la journée et la semaine à venir s'insinueront en elle avec le jour livide.
     Elle dormira d'un mauvais sommeil.

     Demain, aujourd'hui déjà, dimanche, un devoir de maths l'attend à son bureau. Elle s'est assise bien droite, vérifie machinalement la présence de sa trousse, stylos et crayons, bien à sa portée à sa droite. Elle a pris un élastique sur la table et, après les avoir lissés, elle attache ses cheveux. Une mèche lui retombe obstinément sur le front. Elle n'arrive pas à la coincer derrière son oreille.
     Elle renonce.
     Elle fixe la feuille d'énoncé, essaie de se concentrer sur les logarithmes.
     Mais les chiffres se brouillent sous ses yeux; il lui annoncent d'autres nuits, d'autres tremblements, d'autres pâmoisons – d’autres pertes, d'autres bonheurs... Elle se concentre sur son devoir, réalise qu'il ne s'agit pas de logarithmes, mais de fonctions exponentielles. Elle cherche une feuille de papier millimétré, commence à tracer la courbe... les chiffres s’alignent en silence, l’exercice progresse, la journée avance, le silence est gris, le ciel blanc...
     Assise à son bureau, droite, calme, impeccablement nette, Laure, dix-sept ans, promise à un brillant avenir, étudie.


Sébastien Omont