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Reines
d'un soir
Jeudi
En
montant la pente raide qui comme chaque soir l'essouffle et lui fait maudire
le parcours du bus, elle entend un pas qui claque en écho au sien
dans la nuit noire, un pas qui se confond avec le sien, qui cherche à s'y
confondre.
Elle
ne peut réprimer un frisson. Les nuits restent fraîches.
Vivement l'été et que les grillons vous montent aux jambes,
pense-t-elle, les nuits où on a chaud et où on ne dort pas...
Son regard retombant sur le décor environnant la fait marcher plus
vite. Elle avance entre d'anciens vergers de vieux pommiers torturés,
vieillards convulsionnaires saisis dans leur douleur par quelque antique
sorcière amoureuse, éprise en dérision. Elle sourit
et laisse sa main tendue effleurer les haies d'aubépines entrelacées,
les poteaux de bois vermoulu qui, autrefois, soutenaient les clôtures,
et qui, maintenant, se laissent soutenir par elles qui ont su trouver
dans les arbres et les haies vives des soutiens plus solides où
crocher leur barbelé ; elle aime l'enchevêtrement de
tous ces vieux refus.
Elle
tressaille.
Les
pas montent toujours derrière elle. La distance entre eux inchangée,
comme si c'était son fantôme familier qui la suivait.
Elle
presse encore l'allure, et, au carrefour suivant où un lampadaire
écarte faiblement l'océan de la nuit, elle attend.
Les
pas ne mettent pas longtemps à sortir de l'ombre, leur claquement
hésite, ralentit, puis, amplifié, s'arrête.
Elle
sourit en reconnaissant Philippe. Elle ne peut s'empêcher de se
sentir flattée qu'il l'ait suivie. Il n'habite pas loin, mais il
n'aurait pas dû passer par là.
Il
avance jusqu'à elle et s'immobilise, gauche, embarrassé.
Elle
joue la surprise :
–
Tu savais que c'était moi ? Pourquoi tu ne m'as pas appelée ?
Il
hésite :
–
Ecoute, je voulais te parler... mais... je n'osais pas, voilà !
Il
se balance d'un pied sur l'autre, une mèche blonde lui retombant
sur l'oeil obstinément baissé. Elle doit s'avouer qu'il
lui plaît ainsi.
Il
reprend la parole :
–
Tu viendras à la fête chez Thierry, samedi ? J'aimerais
bien que tu y ailles avec moi...
La
nuit devient plus noire. Elle se met à l'unisson.
–
Tu sais, mon père ne veut pas que je sorte le soir, enfin, pas
à des fêtes... je ne crois pas que je pourrais venir...
Il
a fait un pas en avant, il lui tient le bras maintenant :
–
Ecoute, fais un effort. Essaie de convaincre ton père, raconte-lui
des histoires... Laure, ça me ferait vraiment plaisir que tu viennes...
Il
a essayé de prendre un air de tombeur pour dire ça. Il l'a
prise par les épaules.
–
Non, désolée, mais c'est impossible. N'insiste pas !
Son
ton est sec. Pourtant il se penche et essaye de l'embrasser, maladroitement,
parce qu'elle s'est rejetée en arrière en détournant
la tête. Ses lèvres atterrissent sur le maxillaire inférieur
droit, son nez vient s'écraser au milieu de la joue.
Elle
le repousse, elle est furieuse, elle se passe la main sur les lèvres
bien qu'il ne les ait pas touchées. Elle sourit méchamment,
à trois mètres de lui à présent. Son souffle
s'est précipité.
–
De toutes façons, samedi, je ne peux pas !
En
détachant bien les mots.
Il
reste planté au pied du lampadaire. Défait, les bras ballants.
–
Pourquoi ?
Elle
a recommencé à grimper la pente, et disparaît peu
à peu dans l'ombre. Elle s'arrête juste à sa limite,
le regarde bien en face :
–
Parce que c'est la pleine lune, crétin !
À
mesure qu'elle s'éloigne, son coeur s'allège. Elle sourit
aux nuages qui découpent le ciel de différentes nuances
de noir. Au milieu des prés désolés les arbres méditatifs
se plient et se tendent comme de pauvres mendiants trop solitaires. Elle
parcourt le reste du chemin d'un bon pas, atteignant rapidement la maison
qui, depuis un bon moment déjà, l'appelle de ses lumières
sans surprise.
–
Tu rentres bien tard.
La
voix du père au-dessus du journal, sous les lunettes.
–
Mais à temps pour le dîner ! J'ai été
faire des courses avec Marine !
–
Qu'est-ce que tu as acheté ?
La
voix de la mère depuis la cuisine.
–
Oh, juste un petit pull. Et une ceinture.
–
Et tes devoirs ?
À
nouveau le père.
–
J'en ai fait une partie pendant mon heure de perm' ; je finirai le
reste après le dîner.
Elle
l'embrasse. Rien ne peut la mettre en colère ce soir. Elle se sent
guillerette, énervée. Débordante d'énergie.
Qui demande à se libérer. Dans la cuisine, par exemple.
Et puis c'est l'occasion d'être gentille.
–
Bonsoir, maman, je peux t'aider ?
Autour
de la table, toute la famille est réunie. Le père, les quatre
enfants, attendent, les mains posées bien à plat de chaque
côté de l'assiette. La lumière convenable de l'abat-jour
jette des scintillements discrets sur la table aimablement dressée.
Verres, couverts, serviettes dans leur rond, salières, dessous-de-plat,
teintes chaudes des meubles cirés, lourds rideaux, douceur de la
moquette sous les mules, rien n'est ostentatoire, mais tout suggère
qu'ici rien ne manque, qu'ici on vit bien.
Le
tablier ceint, les cheveux relevés, une mèche évadée
sur le front brillant, signe et conséquence de l'honnête
labeur domestique, la mère arrive de la cuisine, tenant entre ses
mains le plat fumant. Elle le pose sur la table, enlève le tablier,
remet sa mèche en place, le père sert les enfants. Tandis
qu'elle s'assoit, il la sert à son tour, et enfin lui-même.
Puis tous, ils se mettent à manger, et les chocs des couverts contre
les assiettes se mêlent aux voix qui montent, tantôt enjouées,
indignées, futiles, réprobatrices sans violence.
Ici
on a tout ce qu'il faut.
Après
le dîner, elle monte dans sa chambre, s'assoit à son bureau
et prétend faire ses devoirs. Son attention se dérobe sans
cesse vers la nuit noire derrière la fenêtre, vers les champs
obscurs et les bois dépenaillés dévalant les pentes
tout autour de la maison, assemblage inquiétant d'ombre et de mystère
où les certitudes de l'Homme le fuient pour se retrancher provisoirement
dans ces demeures qu'on illumine, comme autrefois on allumait des brasiers
dans la nuit pour éloigner les loups et toutes les bêtes,
et toutes les idées qui rampent dans les ténèbres.
Elle se sent jeune et elle grince des dents. Elle retourne à ses
devoirs. Demain, elle devra trouver un moyen d'éviter Philippe,
elle ne veut même pas y penser. Il lui plaisait bien pourtant, mais
quel crétin d'avoir parlé justement de samedi... de samedi
alors qu'il y a tellement d'autres jours dans la semaine – et même
dans la vie.
Elle
finit ses devoirs et elle range ses affaires à la lumière
de la lampe de bureau rouge vif. Elle prépare son sac pour le lendemain,
jette un regard méprisant au bellâtre qui orne l'affiche
de Robin des Bois qu'elle a accrochée au mur il y a quelques
années uniquement parce qu'elle sentait quelque chose de touchant
dans ce film raté, quelque chose qui la concernait personnellement,
et qui était justement qu'elle se soit rendu compte qu'il était
raté. Si elle avait punaisé le brushing ébouriffant
sous ses jeunes yeux, c'était qu'il marquait un passage pour elle,
elle avait senti qu'elle allait l'abandonner. Et maintenant, c'était
fait, elle était prête pour la grande forêt, la vraie,
celle sans les artifices hollywoodiens qui rassurent les enfants. Elle
passa dans la salle de bains dont toutes les nuances de rose professaient
que c'était là une pièce dévouée aux
soins du corps.
Samedi
Hier,
elle s'est retrouvée face à Philippe. Elle a eu le tort
de s'isoler un peu dans la cour pendant la pause de midi.
Elle
s'était adossée à un arbre et elle considérait
d'un air sarcastique le banc autour duquel s'étaient groupés
ses amis. Toujours le même banc, toujours les mêmes. Avec
Marine qui comme d'habitude tenait le crachoir au centre du groupe.
Elle
se dit qu'à la même heure, la cour offrait toujours le même
spectacle. Les Seconde parqués sur la gauche avec leurs vilaines
dégaines, une grosse masse vaguement mouvante devant la porte qui
donnait accès aux salles de cours, traversée par deux files
indiennes qui y entraient et en sortaient en une molle entreprise de recyclage
sans résultat (ceux qui sortaient du bâtiment revenaient
très semblables à ceux qui y étaient entrés).
A côté de l'entrée de la cour, les deux skinheads
du lycée plantés sur leur perchoir habituel, la rambarde
de béton au-dessus de la rampe d'accès au garage, tels deux
oiseaux de mauvais augure, tels les personnifications concrétisées
de tous les péchés dilués dans cette cour où
tous les individus se fondaient dans le grand corps scolaire. Tels les
bestiaux malfaisants des allégories moyenâgeuses. Elle se
sourit intérieurement. L'image était bonne. Félicitations.
A l'opposé, à sa droite, Marc le corbeau, tout en noir,
solitaire et dédaigneux, toujours à faire la gueule assis
sur les marches de l'infirmerie où personne n'allait jamais – pas
pendant les interclasses en tout cas – celui-là non plus, elle
ne l'aimait pas. Pas comme les deux autres toutefois, mais quand on reste
son coin et qu'on veut en même temps si manifestement attirer l'attention,
on fait chier. Il faut faire preuve d'un minimum de sociabilité,
non ?
Philippe était arrivé par-derrière, avait demandé une
explication, tout en essayant lui-même de s'expliquer. Elle ne lui
avait même pas répondu. Les mains derrière le dos,
cambrée contre l'arbre, elle s'était contentée de
le toiser, glacée, indifférente, appartenant déjà
tout entière au lendemain, à samedi.
Et
samedi c'est maintenant.
Elle
ne tient pas en place, elle tremble. A son bureau tout l'après-midi,
parce que ça lui permet de rester seule, et de suffisamment persuader
son père de l'avancement de ses devoirs pour qu'il la laisse aller
passer la nuit chez Marine comme prévu, elle doit se contenir pour
ne pas transmettre à toute la maison les ondes qui la traversent.
Elle ne se possède plus.
À
l'heure du dîner la parcourent des vagues nerveuses qui agacent
ses parents, et qui les intriguent aussi. Heureusement, Marine apparue
au dessert mit tout le monde de bonne humeur par sa volubilité
impossible à arrêter ce soir-là, et elles purent s'éclipser.
Dehors
flambaient mille espoirs. Le ciel dégagé dans l'obscurité
se préparait à l'arrivée d'étoiles innombrables
– qui en fait étaient déjà là, mais non encore
dévoilées. Elles suivaient la route qui à flanc de
colline ne montait ni ne descendait. Marine avait passé son bras
sous le sien et elles allaient d'un bon pas, traversant de loin en loin
des hameaux de deux ou trois fermes dont les murs aveugles tournaient
le dos à la route et donnaient le sentiment de passer entre deux
prisons qui ne demanderaient qu'à recevoir deux nouvelles prisonnières,
mais elles en sortaient vite et elles se rassuraient aux ombres complices
des arbres et des prés. Leurs pieds glissaient sur le macadam,
elles riaient.
Elles
suivirent un chemin qui courait sur la lisière d'un bois, toujours
au flanc de la montagne. Elles marchèrent longtemps, accrochées
l'une à l'autre. Quand leurs yeux se rencontraient, de grands éclats
de rire venaient se briser sur le silence. Elles marchèrent jusqu'à
se retrouver entre deux rangées d'arbres, sur le chemin qui s'enfonçait
dans les bois. Des châtaigniers et des fresnes, des buissons de
houx et d'aubépines leur faisaient une haie d'honneur, gardiens
vagues et respectueux, inquiétants, qui les gardaient sur la voie
juste.
Elles
arrivèrent à une clairière qui faisait un creux dans
la masse de la forêt. Une grosse roche plate en occupait le centre
autour de laquelle une vingtaine de personnes attendaient. Elles se tenaient
immobiles, seules, coupées des autres, concentrées sur elles-mêmes
et sur ce qu'elles savaient devoir arriver de manière imminente,
du plus profond de leurs entrailles.
Elles
prirent place avec les autres, debout, tournées vers l'autel. Involontairement,
elles s'étaient légèrement écartées
l'une de l'autre. Chacune est seule. Sur l'autel, étendue comme
une morte, une jeune fille nue. Derrière elle, un officiant à
la longue barbe noire, figé, se concentre. Autour de la pierre,
des visages connus, d'autres inconnus, des rencontres de chaque jour réclamées
par la ronde des relations sociales, ici pulvérisées. Des
visages connus, ici étrangers à eux-mêmes, tous inconnus.
Ils
attendent.
Tout
à coup, la clairière s'illumine. Toute chose est visible
comme en plein jour, mais baignée de cendres, lumineuse comme une
absence, un jour marginal, un pur reflet, le secret de la vraie vie. Tout
ce qu'ils connaissent et peuvent nommer est là, l'herbe, les arbres,
les corps des autres, la réalité présente mais transfigurée
en un rêve de nuit par d'autres couleurs, l'absence de couleur,
une seule couleur... Et par-dessus le voile qui reste, la vie émerge,
fragile, incertaine, adolescente...
Ils
ont tous levé la tête vers la pleine lune, gonflée
de méchanceté, superbe, et ils l'ont saluée. Un long
hurlement est monté vers elle, un hurlement comme on croit que
font les bêtes et qui fait peur aux bêtes. Derrière
l'autel, l'officiant a commencé à chanter la messe.
De
belles syllabes étrangères entrecoupées de temps
à autre d'un peu de français, pour que l'assistance comprenne
de quoi il était question.
Mais
elle le savait.
Des
frissons montent à l'assaut de la chair. Pendant que la cérémonie
se déroule, les rayons de la lune la pénètre, libérant
peu à peu la tension qui la tenait comme une vipère se délove
au sortir de l'hiver, s'étire pour mesurer sa propre longueur,
pour se persuader de sa vie, de sa force. Et elle sent bien que ses articulations
sont élastiques, son corps débordant de sève, de
liquides intimes et secrets qui ne demandent qu'à lui venir aux
lèvres pour la précipiter hors d'elle. Déployée
dans l'espace, elle domine les arbres, les maisons, les collines, la pointe
de ses cheveux balaie les étoiles tandis que la carte lumineuse
de la vallée depuis Grenoble jusqu'à Chambéry s'inscrit
dans sa tête, les routes, les commerces, les usines, les entrepôts,
les administrations, des milliers de vies écrites en lignes fluorescentes.
Comme
plusieurs membres de l'assistance, elle commence à se déshabiller.
Dégagée, sa peau parle à l'air, au vent, aux feuilles
tremblantes, à l'âme des sorcières sous les pierres.
La
voix de l'officiant chasse le monde.
Ils
reprennent en choeur.
Elle
se tourna vers Marine qui lui renvoyait un sûr reflet d'elle-même.
Nues toutes les deux, souriant excessivement de ce sourire grimaçant
prêt à éclater en un rire sardonique grêlé
métallique à l'infini d'enfer sur la courbe sombre des prés
qui de tous temps avait terrorisé les hommes par les nuits les
plus claires, leurs yeux brillaient. Est-ce que tu arrives à y
croire, Marine ? A ce qui nous arrive ? A ce qui se passe en
toi ? A cette joie ?
Horribles
grimaces, yeux exorbités ; belles à se donner, elles
s'approchent l'une de l'autre. La langue de Marine envahit sa bouche à
elle comme une grosse bête, un animal décidé et pesant,
une chaude limace épileptique, un ours. Leurs corps se sentent,
hanche contre hanche, seins contre seins, leurs doigts creusés
se tirent vers le bas pour permettre à leurs articulations aux
coudes de se toucher, là où la chair est tendre, au creux
du bras... Dans la clairière beaucoup bougent. Sa langue se love
contre celle de Marine, l'embrasse, l'enlace, l'enserre, l'enveloppe,
lui rend la pareille, guerre ou parade amoureuse d'être avec une
de ces bêtes noires de la nuit, de celles qu'on ne voit jamais,
qu'on devine et qu'on sent, leur masse tout autour de soi, en soi, sur
soi... Leurs sexes se collent, se pressent, voudraient rentrer l'un dans
l'autre, mais n'y arrivent pas. C'est impossible. Pas loin, pourtant.
Elles
se séparent.
Dans
la nuit, éclairés par la lune, les corps flottent irréels.
Ils ne retrouvent leur poids que quand on les touche. Dispersés
aux quatre coins de la clairière, écartelés dans
les positions les plus mystérieuses, ils brûlent. L'officiant
continue à psalmodier, à chaque verset sa queue entre dans
la jeune fille immobile sur la pierre et la bouge.
À
leur gauche, irrésistiblement soudé à la boulangère
avec qui sa mère a plaisir à parler le dimanche matin, Marc.
Un peu plus loin, un couple qu’elle connaît monte à l'assaut
d'un jeune homme, la terre se couvre d’un chaos bienfaisant, d’une rage.
La connaissance bout dans un grand chaudron.
Maintenant
Laure tourne autour des gourdins que les hommes ont au ventre et qu'ils
fichent en elle. Elle va, court à leur rencontre, oublie tout ce
qui ne l'enflamme pas à l'intérieur.
Elle
se trouve calme, détachée, dans la fureur des accouplements,
les dégueulis des sens, hurlante, son corps en elle libéré,
la langue dardée, animal marin hors de sa conque, transcendée,
illuminée, spirituelle ; mains, sexes sur elle : autant
de plus-value – l'excès de chair : s'y perdre la tête,
s'en droguer, s'en lécher les doigts. Baignée de lumière
sous la lune, sous l'oeil froid des arbres, elle atteint à quelque
chose d'inexprimable. A la paix. Sortir de soi et être en soi, ne
plus s'entraver soi-même. Etre enfin la funambule qui marche la
tête en bas, comme une plume. Paix de l'âme qui se regarde
sans ciller, étoiles, vent, feuilles... harmonie. Elle rugit, deux
sexes la pénètrent maintenant. Elle se tord, espère
que ses cartilages vont craquer, ses ligaments céder. Un magma
de corps s'est formé au centre de la clairière, bête
grouillante, primordiale. Elle, elle avale tout ce qu'elle peut, queues,
seins, cons, mains, s'ouvre autant qu'elle peut. Elle flotte au-dessus
de la forêt, les voit tous là, tache pâle sur l'herbe
sombre de la clairière, se voit elle-même, explosée,
divaguante, reconnaît un de ses professeurs du lycée, ce
qui n'a aucune importance, sent tout son corps se rompre, se défaire,
se rendre, se détruire. S'oublier enfin. Oubli. Oubli de soi.
Elle
s'arrache au sexe de Marc qui vient d'éjaculer en elle, voit vaciller
dans ses yeux la lueur de folie qui le lui rend sympathique.
Bientôt
la bête va s'amollir, ralentir ses mouvements, devenir grouillement,
vagissement prolongé, molle vibration. Elle se traîne hors
de la mêlée. L'office est accompli, il n'a plus de raison
d'être.
Maintenant
elle se sent prête pour la nuit. Maintenant la nuit peut venir,
elle se sent prête à s'y jeter.
Elle
voit Marine la suivre, se tenir dans son ombre, attendre. Comme elle
apaisée,
foutue, ouverte, retournée, des sécrétions sur tout
le corps – le corps large et respirant – calme. Elles se regardent, laissent
couler un rire cristallin et se lancent sur le chemin qui descend la
colline.
La
lune observe leurs courses, leurs sauts au-dessus des ornières,
par-delà les ronces, pour dire l'ivresse de se posséder
quand on s'est perdues.
Elles
s'arrêtent à un carrefour. Sur un monticule moussu pareil
à celui qu'elles ont au ventre. Elles s'immobilisent. Le chemin
descend jusqu'à une clôture de barbelés qui les sépare
d'un pré en pente.
La
suite qui est là leur fait peur. La suite qui est là les
regarde depuis l'autre côté de la clôture. La suite
leur coûte et les envahit d'une chaleur délicieuse. Des mares
d'ombre trouent l'herbe pâle.
Marine
lui jette un coup d'oeil et lui demande de la laisser y aller la première.
Elle acquiesce silencieusement.
Plus
tard, quand Marine gît dans l'herbe haute, haletante, les cuisses
éclaboussées, vaincue, sauvée, elle avance et s'agenouille
à son tour.
Dans
les secondes où elle attend à quatre pattes, elle a une
conscience très aiguë de la douceur de l'herbe, de la fraîcheur
de l'air sur sa peau, de son corps dans le monde, et la nostalgie la prend
de toutes les nuits de la terre. Quand le bouc la pénètre,
elle se raidit, puis se relâche vite pour moins souffrir. Le rythme
surtout l'étonne, il n'a rien d'humain, il fredonne la frénésie
d'un autre ordre, une autre impatience. Il vide de ses coups ce qui restait
en elle. Elle n'a plus ni honte ni honneur. Son regard se perd dans les
formes nocturnes.
Elle
se relève autre.
Ce
ne sont plus des yeux de femme que rencontrent ceux du bouc. Il bêle
la vieille terreur oubliée que son instinct lui jette au coeur,
cette odeur de peur, de déchirement, de gueules de la nuit, une
odeur hurlante de poils et de dents. Il veut fuir, il tournoie sur lui-même,
mais la jeune fille est déjà sur lui. L'autre, de l'autre
côté, l'a saisi aussi. Il tombe, blesse la nuit à
coups de sabots. Les dents petites déchirent la laine rêche
de sa gorge. Le sang coule.
Elles
se redressent écarlates, barbouillées de noir à la
face de leur mère ironique.
Elles
se font face, les deux jeunes filles au coeur lisse. Se montrent les
dents. Rictus. Sourire. Soeurs. Ennemies.
Leur
sang bat plus vite. Elles ont repris le chemin. Elles vont en silence,
selon un étrange trot. Elles doivent se retenir pour ne pas se
laisser tomber à quatre pattes.
En
regardant Marine, il semble à Laure que son visage s'est étiré,
aiguisé, durci ; elles sont soeurs plus essentiellement, plus
brutalement qu'avant, elles sont soeurs de sang, soeurs de race ;
et la lune leur est liée plus tristement qu'avant ; quand
elle pose les yeux sur elle, une grande mélancolie lui serre le
coeur, plus poignante et plus affligeante de ce qu'elle ne la comprend
pas... mais très douce aussi... pour l'exprimer malgré tout,
elle éprouve une envie de hurler qu'elle contient parce qu'elle
sent que ce n'est pas le moment, que le silence doit être préservé.
Elle
se contente d'adresser au disque pâle un long regard en clignant
des yeux, la langue au coin des lèvres.
Sa
fille soumise.
Une
silhouette se détache de l'ombre au croisement.
–
Laure ?
Elles
s'arrêtent.
–
Laure ? Marine ?
Elles
ne bougent toujours pas.
Philippe
avance dans une tâche de lune sur le sentier.
–
C'est quoi ce mauvais plan ? J'étais sûr que c'était
un truc comme ça ! Un truc pas net !
Sa
voix s'étrangle de stupéfaction et d'indignation. Et de
désir aussi derrière tout le reste. Il ne la quitte pas
des yeux, descend le long de son corps, remonte. Elle lui rend son regard,
très calme, son oeil frissonne d'un éclat oblique. Elle
s'approche lentement, Marine à côté d'elle.
Il
sent que quelque chose ne va pas, ne peut détacher les yeux de
sa chair.
–
Qu'est-ce qui se passe ? Laure, tu vas me dire...
Il
reçoit tout ce corps désiré d'un seul coup, sur lui
violemment, au point qu'il tombe à la renverse sur le chemin. Un
choc étourdissant sous les muscles tendus qui le pressent, une
extase qui ne dure qu'un instant, le temps de voir s'ouvrir la bouche
aux lèvres curieusement maquillées d'incarnat, les canines
trop aiguës, les molaires en dentelle... la bouche qui se referme
trop bas, sur la veine jugulaire, qui s'enfonce en lui, profondément,
infiniment... jusqu'au coeur qui bondit de joie dans un dernier sursaut
et qui s'éteint.
Elle
se relève un peu étourdie. Son corps tremble, Marine la
soutient. Ses paupières battent, comme si la lueur qui, tout à
l'heure, va poindre à l'Est, l'éblouissait déjà.
Elle soupire sous la lune. Vidée, égalisée, ternie,
elle se laisse aller aux derniers moments de la nuit.
Demain,
aujourd'hui déjà, on est dimanche.
Dimanche
Dimanche,
la peur du loup va revenir sur les Alpes.
Dimanche,
demain, aujourd'hui déjà, elle va devoir se glisser dans
la chambre de Marine, laisser longtemps couler sur elle l'eau de la douche
qui emportera les bribes de vie palpitant encore à la surface de
sa peau sale, se coucher dans les draps froids à côté
de Marine, l'étreindre en espérant vainement retenir ce
qui la fuit, cette vie, puis s'en écarter à mesure que la
journée et la semaine à venir s'insinueront en elle avec
le jour livide.
Elle
dormira d'un mauvais sommeil.
Demain,
aujourd'hui déjà, dimanche, un devoir de maths l'attend
à son bureau. Elle s'est assise bien droite, vérifie machinalement
la présence de sa trousse, stylos et crayons, bien à sa
portée à sa droite. Elle a pris un élastique sur
la table et, après les avoir lissés, elle attache ses cheveux.
Une mèche lui retombe obstinément sur le front. Elle n'arrive
pas à la coincer derrière son oreille.
Elle
renonce.
Elle
fixe la feuille d'énoncé, essaie de se concentrer sur les
logarithmes.
Mais
les chiffres se brouillent sous ses yeux; il lui annoncent d'autres nuits,
d'autres tremblements, d'autres pâmoisons – d’autres pertes, d'autres
bonheurs... Elle se concentre sur son devoir, réalise qu'il ne
s'agit pas de logarithmes, mais de fonctions exponentielles. Elle cherche
une feuille de papier millimétré, commence à tracer
la courbe... les chiffres s’alignent en silence, l’exercice progresse,
la journée avance, le silence est gris, le ciel blanc...
Assise à son bureau, droite, calme, impeccablement nette, Laure, dix-sept
ans, promise à un brillant avenir, étudie.
Sébastien
Omont
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