L’homme le plus grand du monde est parmi nous !

Venez LE voir en personne !
Robert Wadlow, 22 ans, un brave garçon d’Alton en Illinois,
490 livres,
2 Mètres 72 pieds-nus,
porte des chaussures Petters & Cadling taille 71 !
Venez le TOISER, le RENCONTRER, lui PARLER !
Jeudi 10 juillet, quatorze heures à notre boutique :
Thomas Smith’s shoe shop, Twin Falls, Idaho.


Robert tenait la page de la gazette locale où l’on voyait sa photo. On l’avait retouchée pour augmenter la taille de sa main posée sur l’épaule de son père. Elle ressemblait à un gant de base-ball. L’immense carcasse d’adolescent, avec ses lunettes cerclées de noir, surplombait à ce point la tête de John Wadlow que l’on doutait que ce nabot puisse être son géniteur. La troupe imbécile des habitants de Twin Falls n’avait pas manqué le rendez-vous. Le magasin étant trop petit, il avait fallu sortir, s’exhiber devant cinq ou six cents personnes. M. Smith avait prononcé un discours au nom de l’International Shoe Company. Il y avait eu comme toujours quelques minutes de ce respect instinctif qu’inspire la vue d’un géant, puis les gens avaient remis leur chapeau, s’étaient approchés, lui avaient posé des questions idiotes, avaient voulu le toucher ; des plaisanteries avaient fusé sur la taille probable de son sexe ; les femmes avaient poussé des cris ; on avait voulu qu’il prenne sur ses épaules des enfants morveux ; les parents s’étaient bousculés pour que leur gosse soit le premier à monter sur le titan ; il y avait même eu un début de bagarre ; enfin, comme d’habitude, il avait fallu se réfugier dans la boutique en attendant que la foule se calme et s’éparpille. En fin d’après-midi, Robert avait pu gagner le motel, à bord de la Ford Humpback spécialement aménagée pour lui : on avait ôté le siège avant pour ses jambes interminables et découpé le plafond pour qu’il puisse sortir sa tête comme un périscope.
Il était maintenant étendu sur le lit que le gérant du motel avait eu la bonne idée de rallonger. Il s’était fait un oreiller avec l’ouvrage d’astronomie illustré qu’il promenait partout, et contemplait au loin ses pieds couverts d’ampoules, fruits de longs piétinements à travers plus de huit cents villes disséminées dans quarante et un États. Quelques-unes avaient éclaté et laissaient couler paisiblement un liquide jaune. Grâce au Ciel, il n’éprouvait aucune douleur. Le médecin qui avait certifié son record avait expliqué cette analgésie par la trop grande distance entre l’encéphale et les membres inférieurs : le tissu nerveux ne suffisait pas à relayer ses huit pieds onze pouces — comme ces dinosaures (Robert l’avait lu quelque part) si gigantesques que leurs prédateurs pouvaient les dévorer à moitié avant que l’information parvienne à leur cervelle.
É tait-ce bien vrai ? L’essentiel de ses ramifications nerveuses se bornait-il au tronc et à la tête ? Était-il un homme de tête ? Sa mère disait toujours qu’il était tête en l’air. Il est vrai que le soir, après ses éprouvants bains de foule, il aimait rêver à un avenir plus exaltant, à d’autres mondes, plus adaptés à sa corpulence. S’il avait pu choisir, il n’aurait pas été représentant de chaussures. Le pied était bien la dernière partie de son anatomie qui l’intéressait. D’ailleurs il ne se souciait guère de son corps. Ce qui le passionnait, c’était les hauteurs de l’esprit, les sommets de la raison. Selon lui, un géant devait toujours penser un mètre au-dessus des autres, et il en avait conçu de fâcheuses ambitions (dixit Mme Wadlow) ; il aurait voulu être astronaute, philosophe ou à défaut, ambassadeur pour un fabriquant de chapeaux… Mais seuls ses pieds semblaient intéresser le monde.
Il faisait pourtant des efforts pour échapper à sa condition. Tandis que la multitude surexcitée se pendait par grappes à son pantalon, il lui arrivait d’improviser une belle harangue inspirée de son manuel d’astronomie. En quelques phrases bien senties, il démontrait à ces ignares l’universelle relativité ; leur disait que le sable n’existait pas, que ce n’était en fait qu’un amas de minuscules rochers ; leur expliquait que l’héliocentrisme était une vue de l’esprit, qu’on prouverait un jour que le soleil tournait bel et bien autour de la terre ; que tout était une question de point de vue ; que Pluton n’était pas la dernière planète du système solaire, qu’on en trouverait d’autres encore, et des plus petites ; établissait que lui-même n’était qu’un animalcule comparé à d’autres êtres vivants, vu qu’il y avait par exemple une certaine jeune femme d’Alton, au visage entouré d’accroche-cœurs, (sa future fiancée, d’après Mme Wadlow) d’un mètre cinquante à peine, devant qui il se sentait tout petit et s’écrasait comme une tranche de bavette sous l’attendrisseur ; leur débitait avec enthousiasme d’autres paradoxes encore, d’autres vérités, avant qu’un monsieur Smith de Kansas City, de Dayton ou de Ploucs-Falls ne l’interrompe pour présenter au peuple, comme une relique sainte, une de ses énormes chaussures, offerte par la généreuse International Shoe Company.
Le jeune géant poursuivit la songerie jusque tard dans la nuit, après quoi il recroquevilla ses jambes sous le drap et fit une multitude de rêves aériens.
Le voyage terrestre de Robert Wadlow s’arrêta à Twin Falls : les blessures de ses pieds, à force de frotter sur le cuir des Petters & Cadling taille 71, avaient fini par s’infecter sans qu’il s’en aperçoive. Le poison s’était déjà propagé dans le sang, et le 15 juillet 1940, malgré une transfusion et des soins intensifs, il rejoignit Pluton et son satellite Charon (ou l’inverse). La cérémonie religieuse eut lieu cinq jours après en l’église évangélique méthodiste de la Conception, Alton, Illinois. Il ne fallut pas moins de huit hommes pour lever le corps. À cette occasion, l’International Shoe Company organisa un stand avec jeux, buvette, expositions de modèles et essayages.

Texte et illustration : Nicolas Puzenat