Olivier
Rolin

©Jean-Luc Bertini (Opale)
Présentation
Olivier Rolin fut révolutionnaire
: après mai 1968, il chapeauta la branche armée de
la Gauche Prolétarienne, organisation qui suivait les préceptes
du Petit Livre rouge du président Mao. Période
rapportée par Hervé Hamon et Patrick Rotman dans Génération (Points.
Seuil), ainsi que par Olivier Rolin lui-même, avec ironie mais
sans cynisme ni reniement, dans son dernier roman Tigre en papier.
Période agitée où se succédèrent
attentats symboliques, enlèvements, embuscades et projet d’assassinat
(contre Paul Touvier). La stratégie de la Gauche Prolétarienne
n’était pas de déstabiliser l’État
par des actes sanglants mais d’entraîner la classe ouvrière
vers la révolution par l’exemple d’une violence
symbolique. L’échec de cette démarche, combinée à l’attentat
des Jeux Olympiques de Munich en 1972, conduit l’organisation à condamner
le terrorisme et à s’autodissoudre en 1973.
S’ensuivent quelques années vides, des idées sombres, le
désœuvrement jusqu’au jour où il entre dans une librairie
et achète Voyage au bout de la nuit, dont la lecture le sort
de la sienne.
Olivier Rolin fut éditeur : à partir de 1978, le Seuil l’accueille.
Olivier Rolin est écrivain
: son premier roman, Phénomène futur, est
publié en 1983. Seront publiés une dizaine de livres,
romans, dialogue, récits de voyage… car quand il ne
suit pas les Japonaises au jardin du Luxembourg, il traîne
son galurin gris de la Sibérie au Soudan, en passant
par la Terre de Feu ou même le Japon.
Dans ses romans s’enroulent histoire, géographie, femmes et révolutions,
par le biais des circonvolutions de la mémoire et de la longue marche
de l’écriture.
Bibliographie
Bar
des flots noirs (1987)
Le
narrateur, diplomate, fait tourner son récit et ses souvenirs
de ville en ville, de bar en bar, de nuit en nuit, de femme en femme,
serveuses bien souvent, et d’écrivain en écrivain,
car, à chaque ville sont associés une femme et un ou
deux écrivains qui l’ont hantée. On traverse ainsi
le Buenos Aires de Borges et Gombrowicz, le Lisbonne de Pessoa, le
Trieste de Joyce et Svevo, le Prague de Kafka, en passant par Paris,
Puntas Arenas ou Alexandrie… Car Bar des flots noirs est une
spirale, une « ronde lente de la mémoire », le monde
dans un cerveau dont des bribes s’échappent : une rue,
des pas, le galbe d’une jambe, un geste, quelques lignes, jusqu’à ce
que « de même que les villes d’autrefois ont tendance à dériver
jusqu’à reconstituer une unique ville de songe, à l’architecture
vaguement Facteur Cheval, et apparemment éloignée des
géographies réelles, ces fragments de corps évoqués
finissent par composer une femme imaginaire, un peu cubiste si l’on
veut, qui marche par ces rues-là, anywhere out of the world,
le long de l’eau noire » (p.153). Mais le tournoiement
des souvenirs n’est pas que danse, il s’enroule aussi autour
de l’ancre de l’Histoire, du sillage d’une Ford Falcon
havane qui, dans le Buenos Aires de la dictature, embarque une jeune
fille appelée Aurelia. (S.O.)
En
Russie (1987)
En
Russie est le récit d’un voyage de six semaines dans
un pays devenu aujourd’hui aussi lointain et fabuleux – quoique
dans un autre genre – que le Mexique de Moctezuma ou l’Arabie
heureuse de la reine de Sabbat : l’Union Soviétique de
la fin des années 1980, royaume qui n’allait pas tarder à être
balayé par le vent engouffré dans la porte ouverte par
Mikhail Gorbatchev. Olivier Rolin arpente d’un œil ironique
cet État où il n’existe pas de café où on
puisse s’asseoir, et où on illumine la nuit les plages
frontalières pour empêcher les défections. Mais
il parcourt en même temps un autre pays, la Russie de l’histoire
et des livres : les avenues pétersbourgeoises de Gogol et Biély,
l’Odessa d’Isaac Babel, les étendues et le climat
excessifs mesurés par le Transsibérien réel ou
imaginaire de Michel Strogoff et de Cendrars, où « Sous
les wagons, les chasses d’eau des toilettes ont fait comme des
bouquets de flammes de glace, peignées par le vent, qu’on
casse à coups de masse », au bout d’un voyage ironique,
mélancolique et presque fantastique. (S.O.)
L’Invention
du monde (1993)
Comment
résumer cette odyssée où un narrateur
mégalomane s’embarque pour un tour du monde en quarante-huit
heures de faits divers éparpillés dans quatre cent quatre-vingt-onze
journaux de trente et une langues différentes ? Comment expliquer
que ce roman présenté comme « une légende
d’un jour » tente le pari mallarméen de dire le
monde dans sa diversité et son unité en réduisant
la narration à un fil, que les faits divers mettent sous tension.
Embrassant tous les genres (poésie, théâtre, science-fiction,
cinéma, cut-up, …) le narrateur va se faire le creuset
des misères et grandeurs humaines en lisant « dans toutes
les langues toutes les lignes de toutes les pages qu’au même
moment tournaient (…) tous les lecteurs de la terre » pour
dégager la poésie brute, charnelle, faite d’innombrables « reflets
anamorphosés » et qui, sous la diversité des faits,
témoigne de la beauté diffuse « d’un motif
primordial ». (L.R.)
Port-Soudan (1994)
Le
narrateur, exilé volontaire à Port-Soudan sur la
Mer Rouge, lieu le plus lointain de la planète, car le plus
désolé, le plus oublié de notre temps, revient à Paris
pour retracer les derniers jours de A., l’écrivain, son
ami, son double. Ce court roman développe un thème que
reprendront, sur un ton différent, Méroé et Tigre
en papier : le divorce entre un ancien révolutionnaire et l’époque
actuelle, représentée ici par une très jeune femme
qui « était de ce temps-là où il n’y
avait plus de temps, rien qu’un présent scintillant »,
au point que les deux amants finissent par se retrouver « chacun
dans son âge, comme les deux lèvres d’une plaie
qui, au lieu de se cicatriser pour ne plus former qu’une chair
unie, se fût ouverte et écartelée ». Même
si la violence des anathèmes lancés contre l’époque
tombe parfois dans la caricature, Port-Soudan, livre sur la douleur,
la chute, le goût des cendres, trouve aussi dans l’absolu
des sentiments sa force émouvante. (S.O.)
Mon
galurin gris (1997)
S’il faut se garder d’évoquer Mon
galurin gris comme un récit de voyage, comme l’écrit Rolin dans
les toutes premières lignes de son livre, force est de reconnaître
pourtant une parenté avec l’écriture de « la
séparation », avec cette écriture qui saute les
méridiens comme on s’enrhume. Mais l’auteur se méfie
des étiquettes. Dans ce livre dont il n’y a « aucune
cohérence à attendre », Rolin court le monde, d’Ushuaia à Trieste,
de la Baltique à la route de Memphis, de Goa à Port Soudan… Voyages
de grand reporter tendus vers la connaissance de l’autre, même « vaguement,
rêveusement ». Ces Petites géographies se veulent
ainsi un discret hommage au grand bourlingueur Cendrars, qui, coiffé d’un
galurin gris, a ouvert, de la meilleure façon, le Cœur
du Monde. (J.L.B.)
Méroé (1998)
Un
occidental fatigué use ses derniers jours entre Paris, Khartoum
et Méroé au Soudan. Son soliloque désordonné redonne
vie à son ancien amour avec Alfa et au palimpseste de cette
romance avec Dune dont la ressemblance avec Alfa le trouble. Son discours
revivifie son sentiment de culpabilité pour le meurtre (qu’il
pressentait) d’une archéologue allemande et, en se liant
avec Vollender, chef des fouilles aussi perdu que lui, il ressuscite
des pans entiers de l’Histoire alternative du « Pays des
Noirs ». Ces quatre histoires enchevêtrées et tissées
de citations littéraires vont surtout maintenir vivant cet homme
et lui permettre de proposer une sombre justification à son
attirance pour la défaite. (S.N.)
Paysages
originels (1999), textes parus dans Le Monde en août
1999
Regroupe
des voyages d’admiration « à travers les
textes, les lieux, le temps » de cinq écrivains. Olivier
Rolin s’est rendu sur les lieux pour retrouver le « rayonnement
fossile », « sorte de signature de l’origine » de
leurs « paysages originels » de façon à lire
l’œuvre à ses sources (son « écheveau
d’origines »), dans son milieu sensuel et vivant. Ainsi,
aux lieux originels sont associés des thèmes représentés
par des détails : la pêche et le désir via truites
et lit d’aiguilles de pin pour Hemingway ; les jeux de lumière
d’une réalité entre réel et fantastique
via papillons et échiquiers de couleurs pour Nabokov ; la cruauté et
la métaphysique via cages de zoo, figures de voyous et vastes
bibliothèques ou encyclopédies pour Borges ; les lits,
les fourmis, la mer, pour « l’aspiration à l’anéantissement » de
Michaux ; le « regard photographique » et la « symbolique
obsessionnelle du blanc et du rouge » de Kawabata via la peau
sans sang, le sang qui coule… Car : « ce qui compte dans
l’écriture, c’est la précision, la tyrannie
du détail.» (L.R.)
La
Langue suivi de Mal placé, déplacé (2000
Avec
cette œuvre, le romancier Rolin irait volontiers voir du
côté du théâtre : elle est entièrement
dialoguée. Et il lui fallait l’être car, cette fois,
le personnage principal, masculin, instaure un vrai dialogue avec la
serveuse du bistrot. C’est lui qui, comme dans les autres livres,
mène la discussion. « Elle » ne maîtrise pas
la langue même si elle l’a bien pendue. Cette fois pourtant,
il y a une vraie rencontre parce qu’elle est presque la Françoise
de Proust qui fait apprécier le langage ordinaire, « domestique ».
Les deux voix finissent alors par se répondre, se confondre
en une fugue qui lutte contre, non pas le silence, mais la troisième
voix, ni masculine, ni féminine ; neutre. Celle de tout le monde,
celle des clichés, celle qu’on n’a pas à écouter
et à qui il faut couper le souffle. À la manière
d’un dialogue socratique, les personnages cherchent ensemble
ce qu’est la beauté, ils retrouvent l’origine
des mots.
Le texte est suivi d’une conférence dans laquelle Rolin explique
sa conception de l’écrivain « déplacé » qui
se doit de lutter contre le si bien nommé « lieu commun ».
L’écriture est un combat, un corps à corps avec la langue
qu’il faut torturer, travailler. Alors seulement le livre peut accueillir
les autres langues, se faire Tour de Babel au moment même où les
mots sous la plume sont comme ceux qui sortent de la bouche des Dieux. (M.C.)
Tigre
en papier (2002)
Extérieur nuit. Une DS tourne sur le périphérique
parisien. À l’intérieur, le narrateur et la fille
de son meilleur ami, Treize, « mort depuis longtemps »,
embarqués tous les deux dans le récit de ce que fut la
fin des années 60 quand « l’on croyait dur comme
fer à la révolution ». Il lui parle de son père,
de « La Cause », cette « nef des fous », cette
somme de « nous » « entre héros et clowns » ivres
de livres et aux coups de force dignes des Pieds Nickelés, quand
Treize envoyait, par exemple, les sept frères Dézingue
barbouiller les villas des nantis ou perturber un concours félin. À cette époque, « la
vie était épique » et romantique et non cynique
et gavée de pubs, l’échec couronnait les justes,
car « la révolution est toujours assassinée ».
Plutôt Jean Cavaillès, « philosophe, logicien, saboteur,
torturé, fusillé », que Sartre, donc. Le récit
s’achève sur la mort de Treize, symbole d’une chute
de Troie où sonnent les perfides chevaux creux, et tout s’effondre
: le rêve des hommes est un tigre en papier. (L.R.) |