Regards
1 - Delhi

 

Delhi, 02 juillet

     Il est six heures à peine, et je ne peux déjà plus dormir. En effet, au point du jour, les plus petites rues de Delhi grouillent déjà d'un défilé bruyant de passants, d'hommes surtout, se rendant au travail. La circulation s'organise, traçant deux files ondulantes d'individus à pieds, à vélos ou en rickshaws, longeant docilement le côté gauche de la rue sans trottoir, contournant patiemment, avec respect, l'un après l'autre, une vache couchée au beau milieu de la chaussée, endormie, ou fixant froidement du regard, d'une langueur insolente, l'agitation matinale.

     De la fenêtre grillagée de notre chambre, située au premier étage d'un petit hôtel miteux du quartier touristique, le spectacle qu'offre cette rue transversale à Main Bazar, si étroite et pourtant déjà si animée, me captive. À l'abri des regards extérieurs, je me fais l'effet de ces femmes qui n'ont pas le droit de sortir et passent leur journée à observer silencieusement les mouvements de la rue, à travers les interstices de leur fenêtre de prison. L'air, pesant déjà, à cette heure, de chaleur et de gaz polluants, est comme alourdi encore par un grondement qui monte tout doucement, de cet horizon de toits, de terrasses noires de crasse, d'antennes et de fils électriques inextricablement disposés dans l'anarchie et l'indifférence la plus complète.
     Il est six heures, Delhi s'éveille.

     Progressivement, les commerçants aux regards vifs et aux ventres bien portants ouvrent boutique, relevant les stores métalliques, installant les étalages et les surchargeant de leurs marchandises éclectiques, tentures, sacs, bijoux en argent, grigris de toutes sortes. Les cashemiri endossent les sourires fallacieux qui leur permettront de vous extirper de la foule pour vous offrir un thé dans leur magasin, en tout bien tout honneur, pas parce qu'ils sont intéressés, non, non, vous êtes un ami, ils ont tant d'amis américains, vous êtes américain ? Français ?, "Ah, Parice, 'Cômon talévou' ?" Et de vous confier qu'ils vous préfèrent français finalement, qu'ils n'aiment pas trop les américains en réalité, oui, parce que voyez vous, les américains ne sont intéressés que par l'argent, vous comprenez ? Ils ont d'ailleurs beaucoup plus d'amis européens, ils peuvent vous montrer leurs lettres. Et de sortir du tiroir cassé de leur bureau, une vieille feuille de papier crasseuse, tenant lieu de preuve d'une correspondance assidue, qu'ils ne vous laissent pas le temps de lire, vous assommant de questions auxquelles ils vous laissent à peine répondre. Le cœur sur la main, dévoués, d'une générosité excessive et suspecte, ils deviendront en une demi-heure votre frère, toujours prêt à vous aider, d'ailleurs, où allez vous ? Dans le nord ? Formidable ! Ils tiennent justement une agence de voyages, et pourront vous avoir un billet vraiment pas cher, un prix d'amis, quoi. Et après vous avoir tapé dans le dos, comme à un ami d'enfance que l'on retrouve après trente ans, après vous avoir abruti de leurs explications captieuses, et avoir abusé avec franc succès de votre vaine prudence, ils vous vendront un billet pour le Cachemire, dix fois son prix, en vous jurant que vous avez fait la meilleure affaire de Main Bazar.

     Rickshaws, vélos, marchands ambulants scandant leurs slogans criards, groupes de gamins allant à l'école, le grouillement de la rue se fait de plus en plus dense. Ça klaxonne tous azimuts, ça crie, ça bat son plein dès neuf heures du mat. La foule se gonfle en un tourbillon confus, dédaléen, disparate et chaotique, et les saris des femmes, dont les couleurs vives et chaudes se mêlent à d'autres tons plus sobres et discrets, enrichissent ce tableau vivant. La chaussée, transformée alors en un vaste bazar, cacophonique, grouillant et ondulant à la fois, telle une créature monstrueuse, qui ne cesserait de se métamorphoser, inépuisable, m'effraie un peu.

     Des touristes, fraîchement débarqués de l'aéroport, un peu perdus, sollicités de tous côtés pour essayer des bijoux, tester la résonance d'une percussion, ou acheter des images de Ganesh ou Shiva, ne savent plus où donner de la tête. Repérés, cernés, traqués par les regards narquois et vénaux des conducteurs de rickshaws, qui n'ont de cesse de vouloir les emmener là où ils ne veulent pas aller, des tenanciers de boutiques de fax, qui les tannent de venir changer leurs dollars chez eux, et d'autres individus, plus vicieux, qui leur tendent une carte sans intérêt de l'Inde, sous laquelle se glisse un sachet d'herbe, ou un bout de manali, dont ils leur chuchotent le prix à l'oreille, assurant qu'ils en ont bien plus ailleurs, mais qu'il faudrait les accompagner, dans une petite rue, derrière, les touristes inexpérimentés refusent toutes ces offres, timidement, d'un sourire maladroit comme pour s 'excuser de n'être pas intéressés. Harcelés de toutes part, et ne sachant comment se soustraire à cette horde de marchands en délire devant des proies aussi faciles, ils entrent se réfugier dans le hall de l'hôtel le plus proche, prêts à payer n'importe quel prix, pourvu qu'on leur offre de quoi se réfugier au calme et au frais, pour se remettre de leurs émotions et se préparer à affronter de nouveau la rue.

     D'autres blancs, le teint hâlé, la démarche exagérément nonchalante pour montrer qu'ils sont là depuis longtemps, s'installent, comme chez eux, à la terrasse d'un restaurant, et affichent le sourire béat des hommes qui se sentent parfaitement à leur place, totalement intégrés et emplis d'une immense fierté à l'idée de se fondre, aux yeux des nouveaux arrivants égarés, dans la société indienne, à la réputation si calme, si pondérée, si raisonnable. D'autres touristes, arrivés depuis peu au teint encore trop blanc de leur peau, déambulent, décontractés déjà, à l'imitation des autres touristes avertis, mais persuadés d'avoir adopté une attitude typiquement indienne, refusent des propositions intéressantes en pensant qu'on leur demande le double du prix réel, et s'arrêtent aux boutiques des commerçants les plus avenants et les plus fourbes, feignant avec aplomb de n'être pas nés de la dernière pluie, et de savoir parfaitement distinguer un honnête homme d'un manipulateur. De jeunes indiens adolescents, vêtus à la mode occidentale, arborant avec fierté un t-shirt Mickael Jackson ou Madonna, et se pavanant dans leur jean imitation Lévis, les abordent pour lier connaissance, savoir d'où ils viennent et leur montrer les photos de leurs amis européens, fiers de pouvoir discuter avec eux, comme d'égal à égal, et affichant la même désinvolture outrancière des touristes éternels qu'ils prennent pour des représentants de la société occidentale. Main Bazar se repaît de cette admiration et de ce mimétisme réciproque, superficiel et insensé.

(...)

Cathy Rossignol

2 - Manali
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