Regards
2 - Manali

 

Manali, 05 juillet

     Il est dix heures passées et je viens à peine de m'éveiller. Tout est toujours très calme, ici. Les heures défilent, patientes et impassibles, incitant insensiblement à la langueur, portant insidieusement au farniente satisfait, paisible, tranquille. À midi, on respire encore l'air pur des montagnes boisées et, même nuageux, le ciel laisse toujours entrevoir le bleu net et froid du firmament. Un chuintement régulier et interminable m'a fait sortir du sommeil. Ce sont des ouvriers qui déchargent une livraison de pierres cassées de leur camion. C'est le bout de la route, et un jeune homme portant sur le dos une grande hotte en osier, retenue à son front par un morceau d'étoffe grossière, semble emporter son chargement au-delà du village, dans les montagnes.

     De notre chambre mansardée et lambrissée, à travers les rideaux de la fenêtre, j'observe le manège de ces hommes. J'ai un peu honte. Honte d'être là, étrangère intruse, et qui plus est, dissimulée, témoin passif et impuissant de la dureté de la vie pour ces hommes, culpabilisant d'être d'un autre monde, inaccessible. Honte peut-être aussi de les savoir tellement plus forts, plus endurants, plus résistants à tout, et pourtant si démunis.

     Celui qui porte les gravats dans sa hotte ne doit pas avoir quinze ans. Son corps, bien proportionné, mais de si petite taille semble accuser un arrêt de croissance. De retour d'un énième voyage, manifestement, il s'est posté, le buste penché, à côté du tas de pierres, dont un deuxième ouvrier remplit sa hotte à grandes pelletées, et à chacune, l'enfant se penche un peu plus pour contrebalancer le poids supplémentaire. Je ne peux pas voir son visage, dissimulé sous les cheveux noirs qui lui tombent sur le front et j'ai l'impression qu'il ne pense plus, qu'il ne pense pas. La tête baissée, les bras ballants, il attend. Au moment de partir, d'un balancement de hanche familier, il cale la hotte pleine sur ses reins, place ses mains sur la bande de tissu pour l'empêcher de glisser, et se met en branle. Oui, c'est le mot, il se met en branle, comme une lourde machine, qui aurait besoin de démarrer au ralenti, le temps de chauffer, avant de pouvoir prendre de la vitesse. Seules ses jambes semblent vivantes. Elles se sont mises en marche, comme indépendantes, empressées de se débarrasser de ce fardeau inerte d'enfant et de pierres, tableau figé, sans regard comme sans vie.

     L'enfant disparaît derrière les dernières maisons du village, à la cadence rapide et régulière de celui qui ne peut relâcher un effort trop dur à fournir, ne permettant aucune pause ou faiblesse, au risque de ne pas pouvoir repartir. Seul relais entre cette fin de route et le chantier qui doit se trouver là-haut dans les montagnes, il va devoir parcourir les longs sentiers étroits et sinueux, bordés de hauts plants de cannabis, mauvaise herbe qui envahit tous les lieux sauvages ou abandonnés de cette région, et à laquelle il ne prêtera pas une fois attention, qu'il n'apercevra peut-être même pas, les yeux fixés au sol pour ne pas se tordre les pieds dans les pierres qui jonchent dangereusement les chemins, et pour maintenir dans sa position initiale, la seule supportable, son chargement. Je vais quand même sortir un peu. J'ai besoin de faire quelque chose, ne serait-ce que marcher, besoin de distraire cette vague culpabilité qui m'envahit depuis mon réveil. Coupable d'avoir la vie si facile et de ne savoir qu'en faire, de tout ce bonheur, et de finir par ne plus le voir, de me plaindre quand même, même intérieurement, j'ai honte, honte de mes préoccupations intérieures, de mon sentiment constant de quelque chose qui ne va pas, de mes petits doutes et mes petites angoisses si mesquines, si insignifiantes….

     13h00.

     Je reviens de ma "balade". Les hommes de main sont toujours en pleine action. Le contremaître, lui, n'a pas bougé. Il semble avoir définitivement adopté, pour surveiller le déroulement des opérations, la posture dominatrice et le regard intransigeant du maître absolu, comme s'il s'agissait de surveiller des forçats. Dans son costume dépareillé, quelque peu usé et sale, il donne des ordres, réprimande, et veille avec la plus grande sévérité sur le travail de ses ouvriers, assumant sa mission avec un sérieux démesuré pour justifier sa position et sa fierté. Sans comprendre les paroles de cet homme, je perçois l'agressivité de son discours et devine le sentiment de supériorité qui l'anime. Profitant de cette occasion où il domine enfin pour écraser ses subordonnés, il me donne l'impression de jouer au petit chef. Mais le jeu n'est pas drôle. Tandis que les ouvriers déchargent le camion, lui décharge tout le poids des humiliations que la hiérarchie ancestrale, sacrée, immuable des castes a instituées et entérinées, dans toute relation sociale, en Inde. Il compense les vexations que lui font endurer ses supérieurs, en faisant lui aussi pression sur ces ouvriers, en adoptant l'attitude écrasante, méprisante, impitoyable de son propre patron. Ce chantier me semble illustrer en miniature la société indienne, accentuant les différences entre les hommes, exacerbant la satisfaction de toute prise de pouvoir, si insignifiante soit elle, mais ne laissant place à aucune revendication réelle. Le comportement de ces hommes, tant l'asservissement et la résignation du gosse que la petite revanche, mesquine, et pourtant si compréhensible de ce chef de chantier, me révèlent toute la perniciosité de ce système, qui, sous prétexte de permettre à tout un chacun d'expier les fautes de vies antérieures mystérieuses, abrutit les hommes et les emprisonne, arbitrairement et définitivement, dans un repentir sans fin.

     Et pourtant tout à l'heure, au restaurant du village, de vieux soixante-huitards qui ont jeté leur passeport pour s'établir définitivement ici et y finir leur vie, se balançaient, comme tous les jours, à toute heure, et depuis des années aux dire des autres "Anciens", sur les chaises décaties de la terrasse, arborant de longs shiloms et dissertant sous les yeux admiratifs et envieux des touristes de passage, sur le bonheur parfait que l'on goûte à vivre en Inde, seul "véritable Paradis digne de ce nom, sur Terre".

(...)

Cathy Rossignol

 

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