Regards
3 - Pondichéry
Pondichery,
25 août,13h00
Soleil
de plomb aveuglant et brûlure de la peau écrasée sous la chaleur torride
de la plage... Plus loin, le ressac, parfois violent, dessous, le sable,
quasiment incandescent, et puis les cris des mômes qui vendent des
noix de coco, leur cri sec et grave, pour porter bien loin. Je me laisse
bercer, je plonge dans l'indolence… Des sensations intenses, qui font
frémir de frisson…Oui, certes, mais enfin, ces mômes qui n'ont pas
dix ans pour certains, fils de ces pauvres pêcheurs dont les villages
boueux et misérables s'étendent sur toute la banlieue tropicale de
Pondy… Il est assez difficile d'imaginer qu'ils puissent être heureux,
et pourtant constamment en bandes, ces gamins respirent le grand air
et le bonheur de vivre, jouant entre eux toute la journée, riant de
tout, pleins de vivacité et d'humour, proposant parfois avec le plus
grand sérieux leurs noix de coco à cent roupies, au lieu de dix,
et éclatant de rire dès que nous esquissons un sourire montrant tout à la
fois notre clairvoyance et notre connivence. Nous leur en offrons en
général vingt, et ils repartent, surexcités, se défiant à celui qui
criera le plus fort son slogan à tord et à travers de la plage.
Et ce petit vieux dont on ne saurait situer l'âge, entre
quarante et quatre-vingts ans, et qui joue son rôle de quémandeur larmoyant sans
prendre la peine de le maintenir jusqu'au bout et quittant sa grimace aussitôt
les roupies déposées dans sa main, ne jetant aucun regard, ni par mépris, ni
par rancœur, mais par une indifférence totale, troublante. Comédien né, il est
capable de se mettre brutalement et violemment en colère, baragouinant alors
des soliloques incompréhensibles pendant bien cinq minutes avant de repartir
sans même attendre quelque réponse. Il n'a pas l'air malheureux lui non plus.
Bien au contraire, toujours égal à lui-même, il sillonne la plage, n'hésitant
pas à répéter, plusieurs fois dans la journée, aux mêmes personnes, toujours
la même scène destinée à apitoyer. Il lui arrive de rester sous la bâche du gardien
de la plage, Shan, auquel il semble tacitement tenir compagnie. Peu de paroles échangées,
quelques rires parfois ponctuent leurs entrevues qui peuvent durer de cinq minutes à trois
heures, selon l'heure, la luminosité, l'humeur. Un bien curieux "vieillard"…
Engagé par Auroville, cette vaste communauté d'occidentaux
qui s'est installée dans les années 60 à côté de Pondichéry dans le but
de fonder une société idéale et qui fonctionne et accueille encore des hommes
venus des quatre coins du monde, Shan peut, grâce à cet emploi, continuer ses études
en cours du soir, et faire vivre ses parents, sa grand-mère, sa sœur, son frère,
dans une petite cabane rudimentaire mais propre et bien arrangée du village de
pêcheur le plus proche. Nous y avons été invitées, hier soir, et sa mère nous
avait préparé un plat de poisson assez épicé mais plein de saveurs onctueuses.
Nous ne pouvions parler qu'à Shan qui traduisait nos propos et ceux de sa famille
alternativement. C'était un peu étrange. La conversation se limitait à des questions
sur la famille, le travail, la façon de vivre, bref des sujets de première rencontre
bien que nous sachions que nous ne nous reverrions tout au plus qu'une ou deux
fois. Mais il y avait, dans les regards souriants, plein de non-dits bienveillants,
plus significatifs que tous les mots que nous pouvions échanger. Une fierté pour
eux, d'avoir à déjeuner deux occidentales, une reconnaissance et un respect extrême
de ce mode de vie inconnu, pour nous. Assises sur des nattes à même le sol, une
gamelle en fer reluisante sur les genoux, nous étions un peu gênées de ne pas
savoir quoi dire et répétions, le regard pétillant, les plus sincères compliments
sur ce repas préparé en notre honneur. Mais la petite sœur, surexcitée de notre
présence dissipait notre gêne en s'amusant de tout, jouant avec nos cheveux,
nos foulards, riant constamment, bien que régulièrement retenue et gentiment
réprimandée par son frère qui lui reprochait de nous ennuyer. Nous contestions
qu'au contraire, elle était adorable et ne pouvait nous lasser, mais il ne voulait
pas y croire et continuait à retenir sa sœur , trouvant certainement lui aussi,
dans ce rôle de grand frère responsable, une contenance qui atténuait l'étrangeté de
la situation.
La proximité d'Auroville semble être une véritable aubaine
pour cette région. Cette communauté de mille habitants environ, venus de tous
pays dans une intention admirable, vivre en paix, au-delà des origines, des opinions
et des croyances, offre des emplois aux gens de la région, des écoles aux enfants,
des hospices aux malades et un magnifique lieu de méditation dépouillé de toute
référence à des religions existantes. Ce sanctuaire circulaire est totalement
hermétique au bruit et quasiment à la lumière. Celle-ci ne filtre qu'au travers
d'un orifice situé au centre du plafond et se diffuse dans une boule de cristal
aux mille facettes, réchauffant ainsi une source d'eau souterraine. La luminosité tamisée
se reflétant pourtant sur les murs et les immenses colonnes de marbre blanc éblouissant
presque, le dénuement et le silence total de cette pièce, la discrétion parfaite
de tous ceux qui y entrent pour penser, prier, s'isoler, créent une atmosphère
on ne peut plus apaisante, rassurante, presque sacrée, bien que ce terme me déplaise.
Des Aurovilliens viennent de temps en temps sur
la plage, en famille, seul ou par deux. La première fois que je les ai vus, j'ai été stupéfiée
par l'impassibilité de ces gens, leurs visages fermés, la froideur de leurs regards.
J'ai tout d'abord attribué leur hauteur à une certaine fierté, un orgueil de
leur appartenance à cette si vénérable entreprise qu'est Auroville. Et bien qu'insolente,
elle me semblait quelque part un peu légitime. Une famille que je connais maintenant
bien de vue s'est installée sur la plage en début d'après-midi. Et comme d'habitude,
bien que nos visages leur soient désormais également familiers, ils ont à peine
proférer un "Hello", faible et distant. Mais je crois les avoir suffisamment
observés pour me rendre compte que leur détachement de tout n'est pas dû à un
sentiment d'importance, de suffisance ni de supériorité, mais bien à une frigidité inébranlable,
impénétrable, une raideur devenue naturelle à ces êtres mus en apparence par
la seule recherche de leur petit moi, le regard mort, le cœur vidé.
Et pourtant, qui suis-je pour prétendre savoir s'ils
sont heureux ou non, si leur société est effectivement idéale, si les indiens,
avec toute leur misère, sont vraiment plus malheureux que notre petite classe
moyenne parisienne qui n'a de cesse de se plaindre et semble condamnée à une éternelle
insatisfaction ? Comment peut-on affirmer que le bonheur nécessite tel ou
tel ingrédient, des passions, un amour, l'union d'une famille, la stabilité d'un
travail, la fidélité des amis, la lucidité des idées, des croyances ? De
quel droit pouvons-nous soutenir qu'un homme pourvu de chance devrait s'estimer
plus heureux qu'un pauvre qui se contente de peu et considère toujours cela comme
beaucoup ?
Le bonheur ne s'explique pas, ne se justifie pas, se
juge encore moins. Il est ou n'est pas, va et vient sans prévenir, fugitif, mystérieux
, souvent illogique, presque toujours indicible.
Cathy
Rossignol
1 - Delhi
2 - Manali
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